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La BCE, l’ultime rempart d’Athènes

Si le soutien à la Grèce et à son secteur bancaire est l’apanage de la Banque centrale européenne, la décision revient en réalité aux politiques.

Le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort. (Photo Daniel Roland. AFP)
Publié le 06/07/2015 à 20h56

Cette fois, c'est fait. Tous les regards sont tournés vers lui. Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), aurait sans doute aimé échapper à cette situation. Mais voilà, lui seul pourrait éviter à l'économie grecque d'aller dans le mur, du moins pendant les prochaines heures encore. La Grèce n'est pas une simple épine dans le pied de «super Mario», comme le surnomment les marchés financiers, mais plutôt un pieu planté entre ses omoplates. En juillet 2012, en plein cœur de la crise des dettes souveraines, Mario Draghi avait déclaré qu'il était «prêt à tout» («whatever it takes», en anglais) pour sauver l'euro et l'union monétaire. Mais sauver l'euro implique-t-il d'y garder la Grèce à tout prix ?

Le patron de la BCE, ou plutôt les 25 banquiers centraux qui composent son conseil des gouverneurs, ont décidé de garder dans le coma artificiel les banques grecques, en maintenant à son niveau actuel le plafond de la liquidité d’urgence mise à leur disposition dans le cadre du programme ELA (Emergency Liquidity Assistance). Une façon pour la BCE de ne pas endosser une responsabilité hautement politique, si d’aventure elle devait décider de fermer le robinet à Athènes. Mais dans les murs de la BCE, la révolte pourrait gronder encore. Le gouverneur de la Banque centrale allemande, Jens Weidmann, juge que le soutien apporté à la Grèce il y a une semaine était à la limite du mandat de l’institution et souhaite qu’il prenne fin. Avant que ce sujet ne revienne sur la table de la BCE, ce sera aux politiques, lors du sommet exceptionnel prévu ce mardi, de reprendre la main et de tracer le chemin que la BCE devrait ensuite emprunter à l’encontre de la Grèce.

Asphyxie. En attendant, le système bancaire grec est proche de l'implosion. Selon Loúka Katséli, présidente de la fédération bancaire grecque, les banques ont de quoi tenir jusqu'à ce mardi. Elle estime qu'il ne reste plus qu'un milliard d'euros dans les banques. La balle est dans le camp de la BCE. Et si cette dernière décide de maintenir son aide d'urgence, le temps des rendez-vous politiques, il est fort probable qu'elle n'augmentera pas le plafond de cette aide. Au risque d'asphyxier un peu plus le système bancaire grec.

Celui-ci a déjà tiré, sur la totalité des 89 milliards d’euros du programme, des lignes de liquidités exceptionnelles. Ces prêts d’urgence sont les bouées de sauvetage des banques depuis qu’elles ne bénéficient plus d’un régime de faveur qui leur permettait jusqu’à février de se refinancer normalement auprès de la BCE. Et si les créanciers d’Athènes ne trouvent pas une issue rapide à la crise, cela pourrait bien être le début de la fin de l’appartenance de la Grèce à la zone euro.

En réalité, le processus de sortie de l’euro a déjà commencé avec le gel du niveau de l’ELA la semaine dernière, contraignant le gouvernement à fermer ses banques tout en limitant le montant quotidien des retraits à 60 euros. Un second statut quo décidé par la BCE quant aux aides d’urgence ne ferait qu’éloigner un peu plus la Grèce du reste de l’Europe. A moins que le début d’un sérieux accord de dernière minute ne soit discuté ce mardi, ou au plus tard avant la fin de la semaine, au niveau des responsables politiques.

Vannes. Mais beaucoup estiment que les dés sont désormais jetés. Les conditions statutaires de la BCE permettant l'octroi des prêts ELA ne sont en fait plus remplies : les banques grecques, fermées depuis une semaine, seraient insolvables si elles décidaient de rouvrir leurs portes. Pas une seule ne pourrait faire face à des retraits massifs, à moins que la BCE n'ouvre (à nouveau) les vannes de l'aide d'urgence.

Et c’est justement là que les choses se compliquent singulièrement pour le système bancaire d’une part et pour la BCE d’autre part. En clair, pour continuer à bénéficier de l’ELA, les banques helléniques doivent d’abord être solvables. Elles doivent aussi pouvoir présenter des garanties (des collatéraux) en échange de toutes nouvelles demandes liquidités. Or, plus la Grèce s’enfonce dans la crise, plus la valeur de ses collatéraux se dégrade. Et ces collatéraux ne sont ni plus ni moins que des obligations publiques émises par le Trésor grec et achetées, en vase clos, par les banques… grecques.

En respectant à la lettre ses statuts, la BCE devrait donc (en théorie) dégrader la valeur de ces garanties. Pire : elle ne devrait même plus les prendre en garantie, puisque le système bancaire est insolvable. «Mais le simple fait qu'elle décide le statu quo revient à fragiliser encore plus le système bancaire grec. Car les banques grecques n'ont plus la possibilité de se fournir en liquidités. Il ne reste plus rien. Elles sont à sec», explique un ancien banquier. Après l'enlisement des négociations, la BCE aurait beau jeu d'expliquer en substance au gouvernement grec : «Puisque vos banques ne sont plus solvables, puisque vous êtes en situation de défaut, faute d'avoir remboursé le FMI, la BCE ne peut plus rien pour vous. Nous ne pouvons plus assurer votre liquidité.» De quoi bloquer l'économie, forcer la Grèce à quitter la monnaie unique et envisager la création d'une monnaie de substitution.

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