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Récit

Massacre du camp Speicher: la justice de Bagdad expéditive

Un an après l'exécution de 1 700 soldats chiites par l'Etat islamique, 24 personnes ont été condamnées à la pendaison.

A Bagdad, un an après le massacre du 11 juin 2014. Les manifestants portent les portraits de personnes qui auraient été tuées par l'EI. (Photo Sabah Arar . AFP)
Publié le 10/07/2015 à 18h55

Le massacre du camp Speicher fut l’un des plus atroces jamais commis en Irak par l’Etat islamique. Il s’est déroulé le 11 juin 2014, lorsque des combattants du groupe jihadiste ont enlevé, puis exécuté l’un après l’autre, 1 700 jeunes soldats irakiens, très majoritairement chiites, à Tikrit, peu après la prise de la ville (au nord de Bagdad). Non content d’avoir perpétré ce crime de masse, l’EI avait ensuite diffusé sur les réseaux sociaux les images de l’effroyable tuerie.

Un second Kerbala

Depuis, Speicher est considéré par les chiites irakiens (environ 60% de la population) comme un second Kerbala (le massacre de l’imam mythique Hussein et d’une centaine de ses compagnons, en 680 de notre ère, à quelques centaines de kilomètres plus au sud). Mais aussi, pour nombre de milices chiites, comme une hécatombe sacrée qu’il faut venger à tout prix.

C’est ce qui s’est passé lors de la reprise de la ville, il y a quelques mois, quand un certain nombre d’exécutions sommaires ont été perpétrées contre les habitants sunnites de cette ville – aujourd’hui largement déserte. Une vengeance qui s’est poursuivie cette semaine avec la condamnation mercredi à la pendaison de 24 personnes, accusées d’avoir participé au massacre, à la suite d’un procès pour le moins expéditif.

Des corps jetés dans le Tigre ou des fosses communes

Ce 11 juin 2014, lorsque l’Etat islamique, à l’issue d’une offensive foudroyante qui lui a déjà permis de prendre Mossoul, la seconde ville irakienne avec près de 2 millions d’habitants, arrive à Tikrit, il ne rencontre quasiment aucune résistance. Au nord de cette ville, très connue parce que Saddam Hussein est né dans un village tout proche, 1 700 soldats de l’armée nationale, retranchés dans l’ancien camp américain de Speicher (du nom d’un pilote américain tué par l’aviation irakienne lors de la guerre pour la libération du Koweït), décident alors de ne pas combattre.

Ils désertent, abandonnent armes et uniformes dans l’espoir d’avoir la vie sauve, refusant d’entendre les officiers leur assurant que leur attitude est suicidaire. Tombés rapidement entre les mains de l’EI et des hommes de certaines tribus sunnites de la région, ils sont très vite exécutés, leurs corps jetés dans le Tigre, qui traverse Tikrit, ou dans des fosses communes des alentours.

Un procès comme une vengeance

Le massacre du camp Speicher a été un tel traumatisme dans la communauté chiite que le nom de certaines milices y fait référence, l'une d'elle s'appelant même «la brigade de la vengeance de Speicher». Aussi le procès, un an après la tuerie, apparaît-il plus comme une entreprise de vengeance que de justice. Les accusés ont été conduits dans la salle d'audience les yeux bandés, menottes aux mains et chaînes aux pieds. Les débats ont été conduits de façon expéditive, l'accusation se fondant essentiellement sur des «aveux» des prévenus qui ont affirmé qu'ils avaient été obtenus sous la torture.

Les juges se sont servis de photos floues tirées des vidéos pour essayer de confondre les accusés malgré leurs dénégations. «La rapidité de ce procès suscite de nombreux doutes», a déclaré à l'AFP Christoph Wilcke, de l'ONG Human Rights Watch. L'examen d'un tel massacre nécessite des procédures «détaillées, transparentes et justes. Il est clair que ce procès n'a pas respecté ces standards», a-t-il estimé. Les 24 condamnés à mort pourront néanmoins faire appel.

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