L'Allemagne se réveille encore groggy. Berlin a imposé l'essentiel de ses exigences à la Grèce, mais les critiques se multiplient contre ce que certains considèrent comme une «débâcle diplomatique». L'attelage Schäuble-Merkel a certes réussi à minimiser les risques pour le porte-monnaie des Allemands. Mais à quel prix politique ? se demandent la presse, une partie de la classe politique et de l'opinion.
«En un week-end, le gouvernement allemand a détruit plusieurs décennies de diplomatie», regrette l'hebdomadaire Der Spiegel sur son site. «La ligne est mince entre sauver et punir la Grèce. A Bruxelles, cette ligne a disparu», regrette sur Twitter un journaliste du quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung. «Merkel a réussi à raviver l'image d'une Allemagne laide, avare et au cœur sec, qui commençait tout juste à s'estomper, déplore Süddeutsche Zeitung, de centre gauche. Chaque centime d'aide à la Grèce que les Allemands ont tenté d'épargner devra être dépensé deux ou trois fois dans les prochaines années pour tenter de redorer cette image», avertit le titre. La République fédérale avait été sacrée «pays le plus populaire au monde», par un sondage de la BBC réalisé en 2013 : 59 % des personnes interrogées à travers la planète créditaient alors le pays d'une image positive pour son succès économique, sa conscience sociale et sa diplomatie.
«Lourde erreur». Les critiques abondent aussi du côté de l'opposition, et jusqu'au SPD, pourtant contraint à la retenue du fait de son alliance avec la CDU d'Angela Merkel au sein de la coalition. Le document de préparation préconisant un Grexit provisoire, lâché samedi par le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, au beau milieu des négociations pour augmenter la pression sur les Grecs, suscite un tollé dans les rangs du Parti social-démocrate, qui assure ne pas avoir été consulté. «Cette stratégie a été une lourde erreur et a brisé la confiance au sein de la coalition, assure le vice-président du groupe SPD au Bundestag, Carsten Schneider. Le gouvernement négocie à Bruxelles sur mandat du Bundestag. Or il n'avait pas de mandat du SPD d'exiger un Grexit dans la négociation.» Le député envisage un recours interne au Parlement. Pire, aux yeux du SPD : Schäuble a imposé à la négociation un cours qui a fait paraître l'Allemagne comme «étant prête à bouter la Grèce hors de l'euro».
«Schäuble a, avec son plan Grexit, risqué la division de l'Europe, ajoute le député vert Gerhard Schick. Cette stratégie était très risquée. Schäuble a imprimé aux négociations un cours qui n'avait pas du tout été discuté avec le Bundestag et qui était néfaste pour le pays.» «Angela Merkel s'est comportée en comptable, pas en politicienne, résume l'ex-ministre vert des Affaires étrangères Joschka Fischer. La crise grecque a attisé le nationalisme et madame Merkel n'a pas su persuader les Allemands de voir plus loin que leur portefeuille.»
Culpabilité historique. Merkel a de fait imprimé à la politique européenne de l'Allemagne un cours nouveau, en rupture avec la diplomatie du chèque en blanc pratiquée par l'ex-chancelier Helmut Kohl, lié tant à son manque de visions personnelles qu'à la crise inédite de l'euro. Déjà, en juillet 2011, lors d'autres soubresauts de la crise grecque, Kohl avait accusé son ancienne protégée de «lui casser son Europe», reprochant à la chancelière de manquer de conviction européenne.
L'ancien chancelier SPD Helmut Schmidt - autorité morale respectée bien au-delà de son parti - considère que Berlin, du fait de son passé nazi, ne peut mener de politique européenne axée sur la seule défense de ses intérêts économiques. Agrippés à leur porte-monnaie mais aussi très marqués par le sentiment de culpabilité historique envers leurs voisins, les Allemands semblent tiraillés. Selon une enquête d'opinion réalisée par l'institut Infratest pour la télé publique ARD, 57 % approuvent la cure d'austérité supplémentaire imposée à la Grèce. Mais 52 % (soit 11 points de plus qu'il y a un mois) des personnes sondées se disent «satisfaites» que les Grecs aient obtenu leur troisième plan d'aide. Et surtout, 62 % se disent opposés à un Grexit.




