Ce pourrait être le dernier procès du nazisme en Allemagne et la peine prononcée semble à la fois lourde et dérisoire. Oskar Gröning, celui qu'on appelle parfois «le comptable d'Auschwitz», 94 ans, a été condamné mercredi par un tribunal de Lunebourg, dans le nord de l'Allemagne, à quatre ans de prison pour «complicité» dans le meurtre de 300 000 Juifs. La peine est légèrement supérieure à celle requise par le parquet alors que l'accusé risquait de trois à quinze ans de prison.
Le président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, Josef Schuster, a salué la décision du tribunal, qualifiée de «très importante, notamment pour les victimes et leurs familles. Ce procès est une contribution importante à la façon dont l'Allemagne se comporte face à son passé et montre une fois encore à la société allemande à quel point les victimes souffrent, des décennies après les faits, des conséquences de la Shoah». Au cours du procès, des survivants d'Auschwitz ont livré de très émouvants témoignages.
«Malsain». L'histoire de Gröning pourrait être celle de n'importe quel Allemand de sa génération. Né le 21 avril 1921 à Nienburg-sur-la-Weser, dans le nord de la Prusse, il grandit dans une famille nationaliste, hantée par la défaite de 1918. Son père est ouvrier, membre du groupe paramilitaire Der Stahlhelm, «le casque d'acier». Sa mère meurt lorsqu'il n'a que 4 ans. Quand les nazis arrivent au pouvoir, Oskar Gröning a 12 ans. Il intègre alors les Jeunesses du Stahlhelm, milite contre le traité de Versailles, les réparations dues par l'Allemagne, puis contre la République de Weimar et la démocratie. L'antisémitisme est alors omniprésent. «Nous chantions : "Quand le sang des Juifs coule sur notre couteau…"» se souvenait-il dans une longue interview a accordée au Spiegel en 2005.
A 20 ans, Gröning rejoint les Waffen SS, par «fascination pour l'uniforme». Comptable de formation, il est affecté au département comptabilité du camp d'Auschwitz, dans les baraquements réservés à l'administration. Sa mission est de trier drachmes, zlotys, florins et lires pendant que leurs propriétaires meurent dans les chambres à gaz. Il exerce ces fonctions de septembre 1942 à octobre 1944. Au cours de cette période, 425 000 personnes, presque toutes juives, sont assassinées à Auschwitz.
A trois reprises au moins, il assiste à la descente des déportés du train et à leur sélection sur la «rampe de tri» entre prisonniers aptes au travail - presque tous des hommes - tandis que femmes, enfants et vieillards sont envoyés dans les chambres à gaz. «Mon rôle n'était que de m'assurer qu'il n'y avait pas de vol de bagages», a-t-il assuré. Tout au long de son procès, Gröning a répété qu'il n'a jamais donné une gifle à qui que ce soit durant ces deux années. Choqué par certains mauvais traitements infligés aux déportés, il demande même trois fois - en vain - son affectation au front, estimant que «c'est malsain ici», sans pour autant douter du bien-fondé de la politique d'extermination des Juifs d'Europe, puisqu'elle a été ordonnée par Hitler.
A la fin de la guerre, Gröning, un temps prisonnier des Britanniques, rentre chez lui en 1948. Il aura deux fils de son épouse, ancienne cadre d'une organisation hitlérienne de filles. Elle sait qu'il était à Auschwitz. Il lui demande de ne «jamais lui poser de question» sur son activité dans le camp, où sont mortes 1,1 million de personnes, dont un million de Juifs, jusqu'à la libération par les Russes en janvier 1945. S'ensuit une longue période d'amnésie et de déni, symptomatique là encore de toute une génération d'Allemands.
Mais à la différence de ses ex-camarades, Gröning n'a jamais cherché à se cacher ni à nier les faits qui lui sont reprochés. Il s'emporte même lorsque, en 1985, un ami de son club de philatélie lui fait parvenir un livre niant l'existence des chambres à gaz : «J'étais à Auschwitz. Tout est vrai», répond-il par courrier, avant de décider de témoigner. A plusieurs reprises, il accorde de longues interviews à la presse allemande, racontant par le menu le quotidien à Auschwitz. «J'étais un petit rouage, explique-t-il en 2005 au Spiegel. Si vous qualifiez ça de culpabilité, alors je suis coupable.» Ces témoignages lui valent d'ailleurs une haine tenace de la part des groupuscules néonazis. Une première procédure engagée contre lui dans les années 70 s'achève sur un non-lieu. Rien ne permet alors de prouver sa culpabilité personnelle dans le décès d'une ou plusieurs victimes identifiées.
Clémence gênante. La justice allemande a longtemps été indulgente avec les seconds couteaux du nazisme comme Gröning. Mais tout change avec le procès de John Demjanjuk et la condamnation, en 2011, à cinq ans de prison de ce gardien ukrainien du camp de Sobibor, pour «complicité» dans 27 900 «meurtres aggravés». A charge contre lui, ses documents d'identité attestant de son activité dans le camp, sans qu'on puisse l'inculper d'un meurtre en particulier. C'est un tournant. Jusque-là, la justice allemande avait fait preuve d'une clémence gênante envers les anciens nazis, avec 6 656 condamnations depuis 1945. Dans 90 % des cas, les peines étaient inférieures à cinq ans. «Si la justice avait dès le début appliqué les critères qui ont permis la condamnation de Demjanjuk, on aurait eu des dizaines de comparutions», estimait l'universitaire Cornelius Nestler lors du procès de l'Ukrainien.
Depuis l'affaire Demjanjuk, la justice allemande a ressorti ses dossiers. Le patron de l'office fédéral chargé d'enquêter contre les crimes nazis, Kurt Schrimm, assurait récemment au quotidien Bild que des enquêtes contre d'anciens gardiens de camp sont toujours en cours. Mais «beaucoup ont dû être abandonnées à cause du décès des suspects, ou parce que ceux-ci ne sont plus en mesure de comparaître en raison de leur âge». Ils sont plusieurs dizaines à terminer leurs jours, souvent grabataires ou séniles, dans des maisons de retraite allemandes. La plupart n'ont jamais été inquiétés.




