Ce sont autant de métastases de la guerre qui ravagent depuis quatre ans la Syrie voisine. Pour la première fois, l’Etat islamique (EI) a frappé en territoire turc, le 20 juillet, avec un attentat-suicide qui a fait 32 morts à Suruç, près de la frontière. Il visait un groupe de jeunes activistes qui se rendaient à Kobané, ville symbole de la résistance kurde face aux jihadistes à l’automne dernier. En représailles, le PKK, le mouvement de la rébellion kurde de Turquie, a revendiqué coup sur coup l’exécution de deux policiers puis d’un commerçant d’Istanbul accusés d’être des membres de l’EI.
Ces violences témoignent de l'importation du conflit et surtout, elles illustrent le fiasco de la politique menée par le président islamo-conservateur, Recep Tayyip Erdogan. De plus en plus nerveux sur le dossier syrien, le leader de l'AKP a obtenu jeudi la tête de Kadri Gürsel, éditorialiste de renom du grand quotidien libéral Milliyet, qui dénonçait de longue date le parti pris idéologique et l'aventurisme de la politique syrienne de l'AKP, au pouvoir depuis 2002. Le prétexte du licenciement a été un tweet où il accusait le Président - sans le nommer - «d'être le principal responsable du terrorisme de l'EI en Turquie».
C'est pourtant une évidence. Certes, Ankara n'a pas sciemment aidé l'EI en tant que tel. Complice objectif du régime syrien par ses attaques répétées contre les autres forces de la rébellion, ce groupe jihadiste est clairement l'ennemi pour un pouvoir turc devenu le plus irréductible adversaire d'Al-Assad. «Nous aidons les groupes qui ont un enracinement local, sans lien avec le terrorisme international et qui combattent pour une Syrie pluraliste», défend Ufuk Ulutas, directeur de Seta, think tank de politique étrangère proche de l'AKP. Y compris des groupes islamistes radicaux.
Jamais Ankara n’a vraiment voulu - ou pu - contrôler une frontière longue de 900 km où, depuis toujours, prospèrent des bandes de contrebandiers prêtes à se vendre au plus offrant. Ainsi entraient les armes et les volontaires, y compris pour l’EI, qui exportait par les mêmes canaux pétrole et œuvres archéologiques volées. En outre, les jihadistes affrontaient les militants kurdes, considérés comme au moins aussi dangereux par Ankara.
Critiquée pour son laxisme par ses alliés occidentaux, la Turquie a néanmoins commencé à prendre des mesures. Mais il est bien tard. Selon les services secrets turcs, près de 3 000 jeunes turcs combattent en Syrie et des milliers d’autres les soutiennent.
Cette politique hasardeuse est aujourd’hui dans l’impasse. Comme Paris, Ankara avait tout misé sur un renversement rapide d’Al-Assad, s’engageant à fond dans le soutien à l’opposition reconnue comme la seule représentante légitime du peuple syrien. Mais à la différence de la France, la Turquie est limitrophe. Environ 2 millions de réfugiés ont trouvé asile sur son sol.
Cet engagement dans la guerre civile syrienne est d’autant plus dangereux que nombre de lignes de fractures politiques, ethniques et religieuses de la société turque recoupent celles qui ravagent son voisin. C’est vrai pour la question kurde comme pour la laïcité, mais aussi pour le conflit chiite-sunnite. Entre 15 % et 20 % des Turcs se revendiquent alevis, une secte hétérodoxe issue du chiisme qui n’a certes rien à voir avec les alaouites syriens. Ceux-ci, tout comme une grande partie de la gauche laïque, se sentent de plus en plus menacés par l’islamisme conquérant dont Erdogan, tel un nouveau sultan, se veut le porte-drapeau dans ce qui était les anciennes terres ottomanes.




