L'avocat et écrivain américain Samuel Pisar, qui fut l'un des plus jeunes et célèbres survivants de la Shoah, est mort lundi à New York à l'âge de 86 ans, a annoncé, mardi, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). «Il était l'un des rares survivants très connus avec Elie Wiesel et Simone Veil», a déclaré le président du Crif, Roger Cukierman, qui a dit perdre «un ami». Samuel Pisar est né le 18 mars 1929 à Bialystok, dans le nord-est de la Pologne. Son enfance «très heureuse», entourée d'un père chef d'entreprise, d'une mère chanteuse et d'une sœur de quatre ans sa cadette est brisée par la double invasion, allemande et soviétique, du pays.
La famille va connaître l'enfer du ghetto, avant la déportation en 1941. A 12 ans, Samuel Pisar n'est qu'un «petit sous-homme que les nazis avaient condamné à mourir», comme il le racontera en 1979 dans son livre le Sang de l'espoir. A peine adolescent, il voit son père assassiné par les nazis, sa mère et sa sœur déportées comme lui. Elles n'en reviendront pas.
En mars 1998, cet ancien conseiller du président américain John Fitzgerald Kennedy et avocat d'affaires de renommée mondiale est appelé à témoigner au procès de l'ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde, inculpé de crime contre l'humanité. Nom : Papon. Prénom : Maurice. Ce dernier est derrière la cloison vitrée qui le sépare du public. Samuel Pisar, le Polonais au «destin tordu par la Seconde Guerre mondiale», témoigne dès le début de l'audience de «ce qui fut, avec Vichy, la complicité tragique de la Shoah». Et ensuite, de «ce qui fut, avec les Justes, l'honneur et la fierté de la France». Correspondante de Libération à Bordeaux, la journaliste Pascale Nivelle couvre le procès Papon. Dans un article publié le lendemain du procès dans les colonnes du journal, elle rapporte le récit de Samuel Pisar. «Je ne ferai pas de comparaison entre les bourreaux nazis et les collaborateurs dociles ou zélés de Vichy», dira à l'époque le rescapé d'Auschwitz, «trié» à son arrivée par le «tristement célèbre docteur Joseph Mengele». «On ne peut pas comparer les deux, mais les actes des uns ont contribué beaucoup à l'entreprise destructive des autres», avait ajouté Samuel Pisar.
En 1945, son «duel acharné avec mon destin est terminé…»
Agé de 12 ans à son arrivée à Auschwitz, Samuel Pisar évoque sa dernière nuit en compagnie de sa mère avant l'évacuation du ghetto de Bialystok, sa ville natale : «Ma mère pliait mes vêtements dans une petite valise, comme si elle m'envoyait en colonie de vacances.» Au tribunal de Bordeaux, Samuel Pisar se souvient des paroles de sa mère : «Demain, je me demande si je vais te mettre une culotte courte ou un pantalon long. Court, tu resteras avec nous les femmes et les vieillards ? Long, tu partiras avec les travailleurs.» A l'aube, Samuel Pisar part dans «la colonne des esclaves». Il regarde partir sa mère et sa petite sœur, Frida. Sa mère le sauve des chambres à gaz en lui mettant un pantalon long, le faisant passer pour un homme.
Matricule B-1713, il passe par les camps de Majdanek, Auschwitz et Dachau, affrontant les terribles marches de la mort en 1945. Dans un article publié par le Monde, le 30 janvier 2010, et intitulé «Comment je me suis libéré de l'enfer d'Auschwitz», Samuel Pisar raconte : «Nos marches de la mort, d'un camp vers l'autre, continuaient jusqu'à ce que nos tortionnaires et nous commencions à entendre des explosions distantes, qui ressemblent au feu de l'artillerie. Un après-midi, nous sommes rasés par une escadrille de chasseurs alliés, nous prenant pour des fantassins de la Wehrmacht. Pendant que les SS se jettent à terre, leurs mitrailleuses tirant dans tous les sens, quelqu'un près moi hurle : "Fuyez !" J'arrache mes sabots de bois et m'élance désespérément vers la forêt. Là, je me cache avec des camarades pendant des semaines, jusqu'à ma libération par une compagnie de GI américains. Oui, le miracle s'est produit. Je suis libre. Mon calvaire, mon duel acharné avec mon destin est terminé…» Il est alors découvert, «squelettique», par un tankiste américain dans un bois près de Munich. Il a 16 ans. C'est un des plus jeunes rescapés des camps de la mort. Sa famille a été décimée, tout comme les 500 camarades de son école. Pendant deux ans, il erre dans l'Allemagne occupée, vendant du café au marché noir. Recueilli par un oncle et une tante à Paris, il est envoyé dans une autre branche de la famille, en Australie où il étudie le droit. Il effectue ensuite une thèse de doctorat à Harvard, aux Etats-Unis.
«Plié» sans être «brisé»
En 1959, John Fitzgerald Kennedy l'enrôle dans son équipe de campagne. Elu président des Etats-Unis, JFK fera de Samul Pisar un conseiller pour la politique économique internationale. En 1961, il devient citoyen américain par vote du Congrès, une procédure exceptionnelle. Samuel Pisar défend la thèse, qui sera ensuite connue sous le nom de «pisarisme», selon laquelle la multiplication des échanges, notamment commerciaux, entre les Etats-Unis et l'URSS est un moyen de «moduler» la guerre froide. Ce polyglotte devient un des plus grands avocats internationaux, interlocuteur presque obligé dans la négociation des contrats commerciaux entre les deux grandes puissances que sont les Etats-Unis et l'Union soviétique. Il conseille des fondations, des firmes, mais aussi des stars de Hollywood, comme Elizabeth Taylor, ou encore le pianiste Arthur Rubinstein et le fondateur d'Apple, Steve Jobs.
Samuel Pisar, qui aura été le président fondateur du comité français de l'Institut Yad Vashem (qui commémore à Jérusalem les morts de l'Holocauste), l'ambassadeur de l'Unesco pour l'enseignement de la Shoah et des génocides et père de quatre enfants, se fait un devoir de témoigner que «l'homme est capable de tout quand il perd sa boussole morale».
Mais au contraire d'autres rescapés, il estime que la Shoah l'a «plié» sans le «briser» et son message est toujours teinté d'espoir dans la «ressource humaine», titre d'un de ses livres publié en 1983.
«La jeunesse du monde entier […] a besoin de s'armer contre les dogmes, les idéologies, les faux dieux de l'Histoire. Enfermée dans le fanatisme nationaliste, raciste et religieux, elle retomberait dans l'âge des ténèbres», avertissait-il en 1999.




