Menu
Libération
Analyse

Paris-Téhéran, amitié impossible

Laurent Fabius est la cible d’une campagne de dénigrement au moment où il tente un rapprochement avec l’Iran. Un épisode qui en rappelle d’autres.

Laurent Fabius à Genève, le 24 novembre 2013. (Photo Martial Trezzini. Keystone. AP)
Publié le 28/07/2015 à 20h06

Les Gardiens de la révolution, les pasdaran, n’apprécient guère la visite de Laurent Fabius, ce mercredi à Téhéran. Ils l’ont fait savoir via l’ex-représentant du Guide suprême au sein de ce corps d’élite, Mojtaba Zolnour, un religieux toujours très proche d’eux. Comme il est difficile pour les milieux radicaux et conservateurs d’attaquer directement l’accord sur le nucléaire puisqu’il a eu l’aval du numéro 1 iranien, le chef de la diplomatie française a été attaqué sur l’affaire du sang contaminé. Dans les années 80, quand Fabius était Premier ministre, des lots de sang contaminé ont été exportés en Iran, provoquant la mort de 125 personnes (chiffres iraniens).

Depuis, le ministre a été innocenté par la justice française mais l'affaire n'a pas été oubliée en Iran. En tout cas, elle permet aux milieux hostiles à l'accord de passer à l'offensive contre la France, considérée comme le maillon faible des «5 + 1» (les cinq membres du Conseil de sécurité et l'Allemagne). Laurent Fabius «vient en ennemi dans notre pays» et «pendant la Semaine du soutien aux hémophiles, ce qui nous rappelle nos chers compatriotes qui sont morts à cause de l'importation de sang contaminé dont le principal responsable est Fabius», a ainsi accusé Mojtaba Zolnour, dont les propos sont cités par l'agence semi-officielle Fars, très proche des pasdaran. Sur le site conservateur Ahvaz Novin, une photo du ministre a été détournée pour le montrer couvert de sang, avec une étoile de David et l'inscription «wanted» (recherché).

La France, «le petit Satan»

Ce qui est reproché aussi à Fabius, c'est la position «très dure» qu'il a tenue pendant les négociations pour défendre, insistent les milieux radicaux, Israël et l'Arabie Saoudite. Mais tous les clans conservateurs ne participent pas à la campagne antifrançaise. Au Parlement, où les réformateurs sont très minoritaires, on ne compte que 10 députés iraniens - sur 290 - à avoir demandé au ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, que Fabius ne vienne pas à Téhéran, selon l'agence semi-officielle Isna.

En fait, dans ces milieux, il faut distinguer ceux qui tirent un bénéfice économique de l'accord des autres. A l'inverse, le gouvernement iranien, tenu par les réformateurs et les conservateurs pragmatiques, comme le président Hassan Rohani, se félicite de cette visite. «Fabius est une personnalité internationale» et après l'accord, «il n'est pas dans l'intérêt du pays de soulever cette question [du sang contaminé]», a déclaré Seyyed Hassan Hachemi, le ministre de la Santé, tout en rappelant - petite concession aux radicaux - que l'Iran et la France avaient encore «une querelle juridique» à régler sur cette question. D'autres ministres, en revanche, ne mâchent pas leurs mots, comme celui de l'Industrie, Mohammad Reza Nematzadeh, à propos des constructeurs automobiles français : ils doivent «payer pour le non-respect de leur engagement passé et nous ne sommes pas prêts à leur donner un feu vert si facilement» pour une reprise de leurs activités.

Fabius devra donc faire oublier la fermeté française pendant la crise du nucléaire. Pour montrer que sa visite est strictement politique, il s’est gardé d’emmener avec lui des industriels. Ce n’est pas la première fois que la visite d’un ministre français se déroule au milieu d’une guerre de clans. C’était le cas en 1998, lors de celle d’Hubert Védrine. Il s’agissait déjà de renouer le dialogue et de réchauffer les relations franco-iraniennes, alors au plus bas. Déjà, on évoquait les Etats-Unis qui avaient commencé à réviser leur politique de mise en quarantaine de l’Iran, une ouverture à pas comptés mais réels.

Ce qu’il y a de constant dans les relations franco-iraniennes, c’est que chaque réchauffement est suivi d’un brutal refroidissement, voire d’une glaciation. Après la victoire en 1979 de la révolution islamique, les relations de la France avec le nouveau régime sont ainsi au plus haut. L’année précédente, l’imam Khomeiny a eu l’autorisation de s’installer à Neauphle-le-Château (Yvelines) sans même avoir à demander l’asile politique, C’est de là qu’il médiatisera ses mots d’ordre pour la révolution en cours. Après sa victoire, nombre de rues en Iran prennent le nom de Neauphle-le-Château. Mais la lune de miel ne durera pas. Avec la guerre Irak-Iran, Paris se range du côté du dictateur Saddam Hussein, qui est pourtant l’agresseur, en lui livrant ses meilleures armes - 90 avions de combat, 150 hélicoptères, 560 véhicules blindés, 81 canons automoteurs et plus de 15 000 missiles. Du coup, les industriels français engrangent plus de 20 milliards de dollars. C’est l’époque où les Mirage français pilotés par des Irakiens formés en France sèment la terreur en Iran - cet épisode ne sera jamais oublié et les radicaux en reparlent aujourd’hui.

S'ajoute le contentieux Eurodif ; le chah avait octroyé un prêt d'un milliard de dollars à la France pour la construction de l'usine d'enrichissement d'uranium de Tricastin. Ce prêt était lié à l'achat par l'Iran d'une centrale nucléaire française. Khomeiny avait dénoncé cette coopération nucléaire, suspendu les paiements pour l'achat de la centrale et réclamé le remboursement du prêt - ce que Paris avait refusé. La France devient vite, selon les mots de Khomeiny, «le petit Satan». Pour faire baisser les ventes d'armes et obtenir le remboursement du prêt, l'Iran choisit d'affronter la France : au Liban, via le Hezbollah, avec l'enlèvement de 13 journalistes et diplomates, et à Paris, où trois vagues d'attentats vont faire une vingtaine de morts et plus de 400 blessés.

«Guerre des ambassades»

C’est dans ce contexte qu’intervient l’affaire Gordji : en 1987, la Direction de la surveillance du territoire a acquis la conviction que cet interprète de l’ambassade d’Iran à Paris était le coordinateur des attentats de 1986. Gordji s’étant réfugié dans son ambassade, le gouvernement décide d’en faire le siège. L’Iran réplique en bouclant l’ambassade de France et en attaquant un pétrolier français dans le golfe Persique. Le 17 juillet 1987, Paris rompt ses relations diplomatiques avec Téhéran et envoie un groupe aéronaval dans le golfe. La «guerre des ambassades» dure quatre mois, jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé. Avec cette affaire, l’Iran va s’inviter dans la campagne présidentielle de 1988, provoquant un échange extrêmement vif entre Chirac et Mitterrand.

En mai 1991, Roland Dumas est à Téhéran. Paris attend beaucoup du nouveau président iranien, Hachemi Rafsandjani. Il lance même pour plaire à ses hôtes : «La place Tiananmen n'est pas à Téhéran.» L'objectif est de préparer une visite d'Etat de Mitterrand. Le principe est acquis. Des chercheurs français croient alors que la révolution iranienne connaît son Thermidor. Tous déchantent le 6 août 1991 quand sont assassinés l'ex- Premier ministre Chapour Bakhtiar et son secrétaire, en exil à Suresnes (Hauts-de-Seine). Retour à la glaciation.

Il y aura d’autres périodes de réchauffement. La plus mémorable est la visite «historique» à Paris du président Khatami, le 27 octobre 1999. Elles seront suivies par d’autres refroidissements, surtout après la découverte de sites nucléaires clandestins, à Natanz et Arak, en août 2002, qui ouvrira la crise nucléaire. Et, en 2009, lors des manifestations qui ont suivi la réélection truquée de Mahmoud Ahmadinejad, l’arrestation et le procès à Téhéran de la jeune universitaire Clotilde Reiss, accusée d’espionnage. La reprise du dialogue entre Paris et Téhéran sera-t-elle cette fois l’exception à la règle ?

Dans la même rubrique