La déclaration sonne comme une claire mise en demeure vis-à-vis de la guérilla kurde de Turquie, même si elle ne sera probablement guère suivie d'effets. «Le PKK doit maintenir le champ de bataille hors de la région du Kurdistan irakien pour que les civils n'en soient pas les victimes», a affirmé samedi le bureau de Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien (KRG). Ces propos s'expliquent aussi par la proximité de l'élection présidentielle dans cette région, de fait indépendante de Bagdad depuis 1991. Alors que le PKK revendique un attentat au tracteur piégé contre un poste de gendarmerie faisant au moins deux morts et que l'aviation turque intensifie ses frappes en Irak du Nord - condamnées aussi par le KRG -, cette prise de position rappelle que le Kurdistan reste un rêve malgré l'évidence d'une zone kurde de 30 millions de personnes, écartelée entre quatre pays (Turquie, Irak, Syrie, Iran). Mieux vaut parler de Kurdistan au pluriel.
Les options stratégiques de ces diverses réalités politiques kurdes restent très différentes, même si l’irruption de l’Etat islamique (EI) et l’effondrement des Etats nés du démantèlement de l’Empire ottoman ont en partie changé la donne, resserrant les liens entre des groupes longtemps rivaux, voire hostiles. Après la Première Guerre mondiale, les puissances occidentales avaient promis un Etat aux Kurdes avant de les sacrifier notamment sur l’autel de la nouvelle Turquie républicaine de Mustafa Kemal. Depuis, elles ont eu beau jeu, tout comme les pays de la région, de profiter des rivalités kurdes. Le Kurdistan d’Irak de Massoud Barzani est totalement dépendant économiquement de la Turquie, sa seule ouverture vers l’extérieur pour l’exportation de son pétrole. Les liens politiques sont également profonds entre Ankara et ce leader, plutôt conservateur et hostile au PKK.
L'histoire pourrait sembler bégayer alors même que les combattants kurdes jouent un rôle de premier plan sur le terrain contre les jihadistes. En entrant tardivement et bien timidement en guerre contre l'EI, Ankara s'est à nouveau placé en position d'allié incontournable de Washington. Tout en maintenant son soutien aux combattants du Parti de l'union démocratique (PYD) syrien, pourtant organiquement lié au PKK, l'administration américaine soutient les opérations de l'aviation turque contre cette guérilla classée organisation terroriste. Elle l'est aussi par l'UE. Mais les Européens, et en premier lieu l'Allemagne, n'ont pas hésité à rappeler haut et fort que la réponse d'Ankara doit être «proportionnée» et qu'il est indispensable de ne pas définitivement interrompre le processus de paix avec le PKK, entamé à l'automne 2012.
Même s’il est diversifié et composite, le fait kurde s’affirme toujours plus une réalité dans une région en plein chaos, et il est impossible de la nier ou d’imaginer pouvoir comme auparavant l’écraser dans le sang. Certains craignent que ce ne soit le choix du président islamo-conservateur, Recep Tayyip Erdogan, pris par son «hubris». D’autres veulent croire qu’il souhaite mettre le PKK dans les cordes pour relancer à terme des discussions en position de force, y compris avec le soutien d’autres factions kurdes.




