Le 27 mai 1997, la Russie et l'Otan signaient à Paris un acte fondateur dans lequel, pour la première fois depuis la guerre froide, elles affirmaient qu'elles ne se considéraient «plus comme des adversaires» et qu'elles s'engageaient à «construire ensemble une paix durable et exclusive dans la région euro-atlantique» grâce à «un partenariat fort et durable». Près de deux décennies plus tard, les kremlinologues, qui ont repris du service sur une Russie plus imprévisible que jamais, passent leur temps à se demander si depuis l'annexion de la Crimée, arrachée à l'Ukraine au printemps 2014, Moscou n'envisage pas de nouveau de se mesurer à l'Occident.
La nouvelle doctrine militaire russe, codifiée dans un document publié en décembre, fait en effet de nouveau de l'Otan la «principale menace» pesant sur la sécurité du pays. Depuis cette date, Moscou annonce presque quotidiennement de nouveaux exercices militaires, des essais réussis de nouvelles armes conventionnelles ou encore le lancement d'une nouvelle doctrine navale. Etaler une puissance retrouvée est devenu une des premières activités du maître du Kremlin, qui caracole de navire en caserne, de base navale en centre de commandement de missiles, sous l'œil complaisant des chaînes de télé russes.
Psychose. La crise ukrainienne a crispé les relations Est-Ouest. Vue de Moscou, cette dernière est le produit des manœuvres de l'Otan qui veut s'emparer de son étranger proche pour abattre la Russie. La psychose de l'encerclement est partagée par pratiquement toute l'élite russe, y compris des hommes qui hier encore critiquaient Poutine pour son autoritarisme. En novembre, le dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, longtemps le chouchou des Occidentaux, avertissait en marge des célébrations commémorant le 25e anniversaire de la chute du mur à Berlin : «On essaie de nous attirer dans une nouvelle guerre froide. En Ukraine, c'est un fossé énorme qu'ils veulent creuser.»
Les Occidentaux «croient qu'ils ont gagné la guerre froide», s'indignait en outre le vieux leader, les accusant de vouloir «commencer une nouvelle course aux armements». Quelques mois plus tard, fustigeant les sanctions imposées par l'Occident pour dissuader Moscou de poursuivre son soutien militaire aux insurgés prorusses de l'est de l'Ukraine, il accusait : Washington «nous entraîne dans une nouvelle guerre froide. Je ne suis pas en mesure de déclarer avec assurance qu'elle ne va pas tourner en véritable guerre».
Propagande. Ces prises de positions sont symptomatiques de la façon dont l'aventure ukrainienne a soudé l'opinion russe autour de Vladimir Poutine. Selon une étude du Pew Research Center datant de juin, huit Russes sur dix pensent que la politique étrangère de Poutine vis-à-vis des Etats-Unis et de l'Europe est bonne. Ils n'ont en revanche jamais aussi mal perçu les pays occidentaux. Huit Russes sur dix, selon cette même enquête, ont une mauvaise opinion des Etats-Unis et de l'Otan, six sur dix ne portent pas l'Union européenne dans leur cœur, et un sur deux pense que l'Otan est la principale menace qui pèse sur leur pays.
Dans le même temps, le nombre de Russes qui déplorent l'éclatement de l'Union soviétique, «la catastrophe du XXe siècle», selon les mots du chef du Kremlin, a lui aussi tendance à augmenter (69 %).
Ces résultats montrent avant tout une chose : l’influence de la propagande sur la population russe, prête à renoncer à de nombreux droits démocratiques au nom de la sécurité. Cette dimension, y compris vis-à-vis de l’extérieur, a été pleinement intégrée dans la nouvelle doctrine militaire. La bonne vieille agit-prop a été remise au goût du jour, avec des moyens plus modernes (télévision, Internet). Compagnons de route, lobbys et officines diverses s’agitent pour nous faire croire que la Russie n’est pas affectée par les sanctions, que l’Europe subit le diktat américain ou bien que Moscou a abandonné toute idée de s’emparer de l’est de l’Ukraine. On ne s’y retrouve plus sous l’avalanche de désinformation distillée par Moscou, qui n’accepte pas de voir l’Ukraine décider elle-même de son destin.




