Trahisons, paranoïa, accusations de complot… C'est une saga de succession qui se joue au Zimbabwe, au sein de la Zanu-PF (Zimbabwe African National Union-Patriotic Front), le parti au pouvoir depuis l'Indépendance. Selon la voix officielle, le débat n'a pas lieu d'être. A 91 ans, Robert Mugabe dirige toujours le pays d'une main de fer. «Le président a été élu pour cinq ans. Et son mandat ne se termine qu'en 2018. Cela veut dire qu'il n'y a pas de discussion quant à sa succession», dit Jonathan Moyo, ministre de l'Information, qui a souvent assisté avec zèle le vieux dictateur dans sa lutte contre la presse indépendante. «Le Zimbabwe n'est pas une monarchie comme le Royaume-Uni, ironise-t-il. Le pouvoir ne s'y reçoit pas en héritage.» Mais le despote infatigable, à la tête de l'Etat depuis trente-cinq ans, a tout d'un monarque absolu.
Hégémonie
Bien que Mugabe ait toujours fait taire les rumeurs sur son état de santé déclinant, ses dauphins attendent impatiemment leur tour. «Le parti est en ébullition, chacun tente de se positionner, dit Rejoice Ngwenya, analyste politique basé à Harare, la capitale. Ces conflits et alliances entre différentes factions existent depuis longtemps : le Président a toujours divisé pour mieux régner. Cependant, la situation est nouvelle car elle n'a pas été initiée par une dispute idéologique. Il s'agit vraiment d'une guerre de succession.»
A Harare règne un sentiment de normalité. Avec ses avenues quadrillées à l’américaine, bordées de jacarandas, et son rythme nonchalant, la capitale zimbabwéenne offre un visage plutôt séduisant. Mais l’économie reste moribonde et le chômage est abyssal avec plus de 80 % de sans-emploi. Si les rayons des supermarchés sont de nouveau bien garnis, la majorité de la population ne peut s’offrir que de la farine de maïs. Selon les Nations unies, un enfant zimbabwéen sur trois présente un retard de croissance à cause de la malnutrition. Les critiques du président Robert Mugabe et de son régime l’accusent d’être à la tête d’un système corrompu, dans lequel seule une poignée de membres du parti hégémonique se remplissent les poches. Mais la contestation s’exprime faiblement dans un pays où les voix dissidentes un peu trop fortes sont vite étouffées. Avec une opposition anéantie par une cuisante défaite lors des élections de juillet 2013 et par des conflits internes, il semble que l’avenir du pays se jouera au sein de la Zanu-PF.
Jusqu'il y a peu, c'était la vice-présidente Joice Mujuru, héroïne de la guerre d'indépendance, perçue comme relativement modérée, qui était vue comme la candidate favorite pour succéder au «père de la nation». «Elle jouit d'un soutien parmi les membres ordinaires du parti et a de bons rapports avec certains chefs des services de sécurité et de l'armée», pense Rejoice Ngwenya. Principalement en raison de l'influence de son défunt mari, le général Solomon Mujuru, un ancien commandant de l'Armée nationale du Zimbabwe (ZNA). Mais lors du congrès annuel de la Zanu-PF, en décembre 2014, elle a été accusée d'incompétence, de corruption ainsi que de complot en vue d'assassiner le Président. Une purge au sein du parti au pouvoir a suivi. Plusieurs ministres et parlementaires sont tombés.
Ce jeu de chaises musicales est mené dans une logique jusqu'au-boutiste, où tous les coups sont permis pour se débarrasser d'éléments gênants. «J'ai été victime d'intimidations. Ma ferme a été envahie en mai, des hommes armés ont battu mes ouvriers agricoles», dit Temba Mliswa, un jeune parlementaire exclu, à la fois incrédule et revendicatif. La technique ne lui est pas étrangère. Lui-même, au début des années 2000, avait été l'un des bénéficiaires de la réforme agraire qui avait entraîné l'expulsion de milliers de fermiers blancs, et avait été accusé de violences, de confiscation de bétail et de biens. Mais sa mise à l'écart du parti, et surtout sa vaine tentative de conserver son siège en se présentant comme candidat indépendant pour les élections partielles du 10 juin, dans la province du Mashonaland-Ouest - la région d'origine de Mugabe - lui ont aliéné ses anciens soutiens.
«Nous avons été suspendus parce qu'on nous accuse de supporter Joice Mujuru et d'avoir voulu renverser le Président. Mais toutes ces insinuations ne sont que mensonges», dit Didymus Mutasa, ancien ministre de la Sécurité nationale et de la Réforme agraire. Souliers noirs bien cirés, costume sombre et cravate impeccablement nouée, à 90 ans il était l'une des figures historiques du parti. «Le Président vieillit et veut le pouvoir pour lui seul. Il y a eu une dérive autoritaire», dit le politicien. Il se sent «trahi» et évoque la création d'un nouveau parti, qui serait mené par la vice-présidente déchue, bien que celle-ci n'ait pas confirmé cette intention.
«Gucci Grace»
«Après l'indépendance, nous avons fait croire aux gens du peuple que leur vie allait s'améliorer. Nous devons nous excuser car cela n'est pas arrivé, à cause de la corruption et de l'avarice de certaines personnes, lâche Mutasa. Il est temps de changer les choses.» Des remords tardifs. En 2010, dans un message d'anniversaire au président Robert Mugabe, il avait qualifié celui-ci de «cadeau que Dieu a fait au Zimbabwe et au continent africain». Depuis, le vent a tourné. Mais en vieux camarade qui ne veut pas imaginer que son compagnon de lutte l'ait écarté de sa propre initiative, il le pense «influencé par son épouse».
L'année dernière, Grace Mugabe, 50 ans, s'est lancée en politique. Après une campagne agressive à travers le pays, relayée par la télévision nationale, elle a été nommée à la tête de la puissante Ligue des femmes de la Zanu-PF. Connue pour ses virées shopping et son goût pour le luxe, la première dame a été affublée de sobriquets tels que «Gucci Grace» ou «Disgrace». Elle n'a jamais été très populaire parmi la population zimbabwéenne, dont une partie ne lui a pas pardonné son aventure extraconjugale avec le Président alors qu'il était toujours marié à sa première épouse. Et ils sont peu nombreux à penser que cette ancienne secrétaire, trop jeune pour avoir participé à la guerre d'indépendance, ait de réelles chances d'être prise au sérieux par les caciques du parti. Mais ses attaques contre Joice Mujuru ont été particulièrement violentes, laissant beaucoup suspecter que son mari, d'abord resté silencieux, lui avait donné son accord pour lancer la curée. «Ce qui inquiète Robert Mugabe maintenant, c'est ce qu'il va se passer lorsqu'il mourra, si les intérêts financiers de sa famille et les richesses que ses membres ont accumulées seront protégés», dit Pedzisai Ruhanya, directeur de l'Institut de la démocratie du Zimbabwe. Selon lui, «la Zanu-PF pourrait exploser une fois que Mugabe ne sera plus là. Et le danger serait alors de voir une faction tenter de s'emparer du pouvoir par la force».
Ligne dure
Le nouveau vice-président, le ministre de la Justice, Emmerson Mnangagwa, 68 ans, semble désormais le mieux placé pour prendre la relève à la tête de l’Etat. C’est un homme vu comme le représentant de la ligne «dure» du parti, qui a joué un rôle majeur dans les violences électorales de 2008. Surnommé «le crocodile», il est aussi accusé d’être responsable du massacre de milliers de dissidents ndébélés, ethnie minoritaire au Zimbabwe, dans les années 80. Il n’a jamais caché qu’il se verrait bien endosser le rôle, mais rien ne dit qu’il obtiendra le soutien officiel du Président. Les deux hommes ont eu des conflits par le passé, et Mugabe l’a tour à tour promu à de hautes fonctions, puis écarté lorsqu’il affichait ses ambitions un peu trop ouvertement. Quelles que soient les prises de positions des uns et des autres, c’est toujours Robert Mugabe qui préside et peut-être tire-t-il les ficelles de cette bataille interne de plus en plus féroce. Pour l’instant, le plus vieux dirigeant d’Afrique reste candidat à sa propre succession en 2018. Il aurait alors 94 ans.




