Menu
Libération
Reportage

A Alamar, «on retrouve toutes les luttes quotidiennes»

A dix kilomètres de La Havane, la population compte davantage sur le système D pour parvenir à une «vie décente» que sur les éventuels effets du rapprochement entre leur pays et les Etats-Unis.

Dans la plus grande cité HLM de Cuba, Alamar, située à 10 kilomètres de La Havane. (Photo Adalberto Roque. AFP)
ParChristian Losson
Envoyé spécial à Alamar (Cuba)
Publié le 13/08/2015 à 19h46

C'est un barrio, un quartier, une ville, à une dizaine de kilomètres à l'est de La Havane. Une succession de barres d'immeubles de 4 à 6 étages délabrées, décrépites par le soleil et le vent iodé, plantées face à l'océan Atlantique. Cet endroit figé par le temps, le poète cubain Juan Carlos Flores, qui y vit depuis 1971, début de sa construction, l'appelle «le cœur du quartier russe». Un gros cœur, bâti par les Soviétiques : le plus grand quartier HLM du pays. «Pendant longtemps, ses habitants n'y sont pas nés, ça a été un savoureux mélange d'exilés d'Amérique latine, de Russes ; puis il y a eu une vague d'habitants virés du centre historique de La Havane», rappelle un historien.

Aujourd'hui, c'est un creuset où cohabitent plus de 120 000 personnes dans des appartements prévus pour 50 000. Où, sur fond de désenchantement sans virer au désespoir, se métissent toutes les catégories sociales. Et où le système D, et ces mots si prisés par les Cubains que sont luchar (lutter), resolver (résoudre), inventar (inventer) ont un sens singulier. Escapar (fuir) aussi, pour ceux qui le peuvent. «Ici se résume la lutte quotidienne pour l'eau courante, l'électricité, une plomberie en état. Mais c'est aussi, malgré le dénuement, les pénuries et la quête de nourriture, une ode à la solidarité», raconte un acteur de la scène hip-hop, dont les premiers échos sont venus du quartier Alamar.

Riz et haricots noirs

Au détour d'une rue d'où résonnent les échos d'une salsa poussiéreuse, un atelier de manucure occupe la devanture d'un rez-de-jardin. Une cliente se fait poser et polir de faux ongles pour 5 dollars (4,50 euros), le quart du salaire minimum. A l'intérieur, son mari, torse nu, tue le temps devant la télé au pied de laquelle trône une statue de Saint-Lazare, entité vénérée du syncrétisme afro-cubain. Mais Daniel, 27 ans, ne croit plus aux miracles. Il raconte sa matinée passée à tenter de trouver de quoi manger autre chose que du riz et des haricots noirs. Il dit : «Je n'ai plus beaucoup d'envies. Ma vie est tristement simple. Je bosse comme serveur un jour sur deux, pour 10 dollars par mois, et quand je ne travaille pas, je me bats pour nourrir les neuf personnes qui vivent avec moi.»

Dans ce petit appartement, trois générations s'entassent ; une promiscuité qui explique en partie que l'île détient le record mondial des divorces. «Il y a cinq ans, on était neuf dans 15 m2. Ici, c'est trois fois plus grand.» Daniel parle de la libreta, cette carte de rationnement («250 grammes d'huile, 3 kilos de riz par personne»), de sa mère qui tente d'écouler des souvenirs artisanaux sur les marchés, mais il refuse de causer politique. Ou comme cela : «C'est bien de rêver que tout va changer d'un coup, grâce à la fin de l'embargo avec les Etats-Unis, mais je ne rêve que d'une chose : avoir une vie décente. Une maison, une voiture et des vacances. Je n'ai jamais eu de vacances…» Son père est à Miami depuis trois ans. «Mais il ne peut rien envoyer, il tente juste de survivre.»

Plus loin, trois hommes tout en muscles triturent les ressorts d'un matelas si rouillés qu'ils se confondent avec la terre battue. Il leur faut 90 minutes chrono pour lui donner une énième vie, «du made in Cuba 100 % fait main, avec un an de garantie», se marrent-ils. Ils ne vivent pas à Alamar mais, comme Yudiel, 30 ans, à 40 bornes de là. «On travaille beaucoup ici, même si officiellement on ne peut travailler que dans l'endroit où l'on habite», élude-t-il, montrant ses mains couvertes de coupures, résultat d'un travail à mains nues.

Il a quitté son job de prof de sport, ses deux employés ont mis entre parenthèses leur master en économie. «Ici, on n'a pas encore la liberté de dire ce que l'on voudrait vraiment. Il n'y a pas que les murs qui ont des oreilles, il y a aussi les trottoirs, les balcons», sourit l'un deux, Miguel, en montrant un homme qui vient de s'asseoir à deux pas, et des voisins qui scrutent la conversation. Au pied de chaque immeuble, des calicots invitent aux réunions des comités de défense de la révolution. «Plus d'un Cubain sur deux en est plus ou moins membre, mais c'est un flicage de la société de plus en plus poreux, de moins en moins zélé», note un musicien.

L'avenir, comme le voit Miguel ? «Pour l'instant, on ne voit rien de concret pour le petit peuple, que des discussions politiques entre dirigeants. Ecoutez, mon père a rejoint la révolution à l'âge de 11 ans. Moi, j'en ai 36, et j'aimerais la quitter.» Le peut-il, avec l'ouverture, le libre accès aux voyages depuis 2012 ? «Je veux bien, mais comment je fais pour payer un visa de 300 dollars ? Comment je fais alors que j'ai deux enfants, deux pensions pour deux divorces ? C'est simple, je vis à nouveau chez mes parents.»

«Impatience et inquiétude»

Sur l'avenue Simón-Bolívar, le ciel vire au violet. Devant l'école Salvador-Allende, des mômes jouent au foot sur un terrain vague à l'origine dédié au base-ball, qui n'est plus, au grand dam de Fidel Castro, le sport national. «Le monde bouge, sourit Alexis Figueras, 43 ans. Même si ici, il bouge pour l'instant moins vite qu'ailleurs.» L'homme est entraîneur de handball et vice-président de la fédération de rugby, créée en 2014 et qui compte 1 000 joueurs et 12 clubs dans l'île. L'ovalie, métaphore d'une certaine résistance face à l'adversité d'un pays en lente mutation. «Le rugby, dit le solide gaillard, c'est le combat, la solidarité, la loyauté. La patience, aussi…» Ce sport, il l'a découvert il y a vingt ans en France, où il aurait pu rester. «Mais je veux me battre ici. Je veux qu'il se passe des choses à Cuba, mais pas que ce pays perde son âme.»

Le «dégel» avec les Etats-Unis, il ne sait pas «ce que cela va donner. Personne ne peut le savoir, à part dans le gouvernement ; il y a beaucoup d'impatience chez les jeunes, beaucoup d'inquiétude chez les vieux». Mais une chose est sûre, selon lui : «On a peut-être cent ans de retard de développement sur la France, mais les jeunes, ici, ils jouent le soir dehors sans craindre de se prendre une balle dans la rue, comme dans tant de pays d'Amérique latine. Je suis amoureux de mon pays.»

«Je me suis levée à 3 heures pour ça…»

Des filles passent en tenant des plaquettes d'œufs frais sur la tête ; un lascar dans une vieille Ford prérévolutionnaire tente de refourguer des papas, des pommes de terre qui ont déserté les marchés publics. Ici, tout est rare. Pour s'en convaincre, il faut filer sur l'un des petits marchés d'Alamar. C'est la fin de la journée, les vendeurs de fruits et légumes libèrent leurs étals peu garnis. «No es fácil, no es fácil, répète Joanna, 41 ans, qui remballe ses citrons verts. Dire que je me suis levée à 3 heures du mat pour ça…» «Ça», c'est son obligation de trouver au minimum 2 000 pesos cubains quand elle doit en lâcher la moitié pour son loyer et vivre, seule, avec ses trois enfants dans un petit deux-pièces.

Elle ne croit plus en grand-chose. Ni en la fonction publique : «J'ai été enseignante, je n'en vivais pas.» Ni en Dieu : «J'ai été évangélique, mais il n'y a qu'une religion à Cuba : le système.» Ni en les hommes : «Trop occupés à boire ou à baiser.» Elle ne croit qu'en une chose : «Se débrouiller pour nourrir [sa] famille.» Alors le soir, quand elle regagne son vieil appartement décati, elle trie de la coriandre afin de pouvoir acheter une robe pour sa fille. Ou du crédit pour son téléphone portable. «Le reste me semble si loin de mon quotidien que j'évite d'y penser. De toute façon, je n'ai pas le temps.»

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique