Menu
Libération
Portrait

Lawrence d’Arabie 2015. Les poings sur l’EI

Parfait connaisseur du Moyen-Orient, le colonel anglais reprend du service, et se prépare à lutter contre l’Etat islamique.

(Illustration Anna Wanda Gogusey)
Publié le 26/08/2015 à 18h06

Le colonel Thomas Edward Lawrence ne décolère pas. En attendant de passer clandestinement la frontière irakienne depuis la Jordanie, il vient de lire une correspondance de l'impudent Paul Morand où celui-ci parle de lui : «On ne peut faire un bon film sur Lawrence d'Arabie, puisque le vrai sujet n'est pas explicable […]. C'est un inverti qui, dans la journée, représente l'Empire anglais encore au zénith, mais qui, la nuit (par une sorte de dédoublement du genre Dr Jekyll-Mr. Hyde), devient la moukère de quelque Arabe de grande tente.» Qu'est-ce qu'un écrivain mondain, laquais collabo et antisémite, peut bien savoir des «Arabes de grande tente», gronde-t-il, en jetant le livre du Français à la poussière.

Le vent vient de se lever, secouant la simple toile en poils noirs de son abri, réveillant des tourbillons rapides de sablefin comme la suie, dans lesquels les gens du désert croient voir des djinns, ces créatures de l’entre-deux, bons ou mauvais. Espère-t-il que les bons seront encore à ses côtés, qu’ils le protégeront comme autrefois quand, à la tête des tribus arabes révoltées du Hedjaz, il chargeait la soldatesque turque du haut de son méhari crème en vidant le barillet de son revolver ?

Comme les djinns, les vieilles légendes ne meurent jamais. Qui aurait cru que Lawrence ou son sosie accepte de reprendre du service ? Faut-il que la situation du Proche-Orient, de l'Irak à la Syrie, des rivages de la Méditerranée aux confins de l'Arabie, soit devenue à ce point difficile pour que le commandement allié lui confie cette mission, près de cent ans après qu'il eut soulevé les tribus arabes contre l'Empire ottoman. Il se fait un peu prier pour répondre, puis lâche : «C'est à cause d'Abu Bakr al-Baghdadi. A Londres comme à Washington, nos grands généraux ne voient pas comment en venir à bout. Les bombardements sont impuissants à enrayer l'avancée de l'Etat islamique. Aussi, ont-ils eu l'idée de retourner les tribus sunnites de la région, de les convaincre de rompre leur serment d'allégeance aux jihadistes et de se ranger à nos côtés. Je vais commencer à essayer de rallier les tribus irakiennes avant d'aller faire de même en Syrie.»

Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’aucun officier dans le camp allié ne parle assez bien les arabes dialectaux, ni ne connaît suffisamment la région, ni encore ne fait montre d’assez de courage pour aller défier celui que les jihadistes appellent «le Calife de Mossoul» sur son propre terrain, les vastes terres ingouvernées de l’Irak. Et puis, si l’on se souvient du poète, de l’archéologue, de l’érudit, de l’officier, de l’agent politique, du paladin de la cause arabe, on a un peu oublié le grand guerrier et l’immense stratège qu’il fut pendant la guerre que menèrent les alliés contre la Sublime Porte.

C'est lui, le père de la guérilla moderne. «Faire la guerre à une rébellion est lent et compliqué, comme de manger sa soupe avec un couteau», écrivit-il dans les Sept Piliers de la sagesse, cette œuvre incandescente qui raconte sa guerre contre les Turcs, qu'il voulait digne de Moby Dick ou des Frères Karamazov. Il y écrivait en toute modestie : «Je me figurais édifier de mon vivant ce Moyen-Orient nouveau que les temps nous apportaient lentement et inexorablement. Les Arabes exercèrent un attrait chevaleresque sur ma jeune nature ; potache à Oxford, je pensais déjà à les refonder en une nation, cliente et alliée de l'Empire britannique.»

L'histoire en a décidé autrement. Ce «Moyen-Orient nouveau» pour lequel il se battait, il le voulait débarrassé des principes religieux qui le gouvernent au profit de logiques plus politiques à la façon des Etats modernes. Il ne soutenait pas pour autant le projet du chérif Hussein de La Mecque de créer un grand royaume arabe comprenant le Hedjaz, la Jordanie, l'Irak et la Syrie, ce que veut faire l'Etat islamique sous la forme d'un califat. Pour lui, c'était l'intérêt des Britanniques de morceler la région et chacun de ces nouveaux Etats devait être enfermé dans ses frontières propres. «Nous avions travaillé désespérément à labourer un sol en friche, tentant de faire croître une nationalité sur une terre où régnait la certitude religieuse, l'arbre de certitude au feuillage empoisonné qui interdit tout espoir», écrivit-il.

Cent ans après, le labourage a fait germer des idées religieuses encore plus fanatiques, et l'Etat islamique a commencé d'effacer à coups de bulldozer les frontières de la région en partie héritées du colonisateur pour imposer son califat. A propos, comment, une fois franchie la frontière, voyagera-t-il en Irak et en Syrie ? A dos de méhari, comme autrefois ? La question le crispe un peu, sans doute la juge-t-il naïve. «Pas du tout, répond-il d'une voix où perce le regret. Aujourd'hui, la guerre se fait avec des Toyota Hilux, la voiture préférée des jihadistes. On voyagera donc comme eux, c'est la meilleure manière de passer inaperçu.» Il s'interrompt quelques secondes, puis, reprend avec une voix où la nostalgie se fait un peu chagrine : «La révolte arabe était une geste héroïque, une traversée épique des déserts, une grande chevauchée à travers les Arabies. Peut-il y avoir encore une quête romantique avec cet Etat islamique dont les combattants violent systématiquement et réduisent en esclaves les femmes et filles yézidites, transforment les fillettes en kamikazes, massacrent les prisonniers, les crucifient ou les font brûler vifs dans des cages.»

Mais le Moyen-Orient a-t-il vraiment changé ? Après tout, les Turcs, aussi, commettaient des atrocités pas moins épouvantables, comme en témoignent le génocide arménien et les pendaisons d'opposants à Damas. Lawrence lui-même a raconté l'épouvantable séance de tortures qu'ils lui ont fait subir. «C'est vrai, admet-il. Mais l'ordre ancien avait des règles. On respectait les chefs de tribus, les soufis, la parole donnée. Les jihadistes pulvérisent tout, même les sites antiques. Le monde arabe ne sera plus jamais comme avant.»

Aussi, sa mission sera-t-elle de soulever les tribus de la province d'Al-Anbar, de leur faire prendre Ramadi et remonter avec elles sur Mossoul. Si tout va bien, il espère un jour atteindre la Syrie et retrouver l'antique cité d'Alep, cinq fois millénaire, comme se plaît à le rappeler l'ancien archéologue. Et, au cœur de la vieille ville, reprendre ses habitudes à l'hôtel Baron, avec ses ventilateurs épuisés, ses vieux serveurs qui ne le sont pas moins et ses téléphones en ébonite. «Ils ont affiché sur un mur, dit-il, avec son premier sourire, une note en livres ottomanes, que soi-disant je n'ai pas honorée pendant mon dernier séjour en juin 1914. La première chose que je ferai, sera de leur dire que je l'ai bien payée.»

16 août 1888 Naissance de Thomas Edward Lawrence au pays de Galles.

1919 Première version des Sept Piliers de la sagesse.

19 mai 1935 Meurt d'un accident de moto.

Juin 2014 Prise de Mossoul par l'Etat islamique (EI) et proclamation du califat.

Mai 2015 Conquête de Palmyre (Syrie) par l'EI.

Illustration Anna Wanda Gogusey

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique