Tentative d’extorsion ou coup monté ? La question agite le landerneau politico-médiatique depuis que deux journalistes français sont accusés d’avoir fait chanter le roi du Maroc. Auteurs de plusieurs livres, Eric Laurent et Catherine Graciet auraient demandé à l’entourage de Mohammed VI trois millions d’euros contre le retrait d’un ouvrage compromettant pour le régime. Interpellés jeudi, ils étaient toujours en garde à vue au siège de la PJ parisienne vendredi.
Que s’est-il passé ?
Le 23 juillet, Eric Laurent contacte le cabinet royal marocain pour solliciter un entretien avec un représentant du Palais. Le journaliste, qui dit préparer un livre, explique avoir «des choses importantes à demander». Jusqu'ici, rien d'incroyable : les éditions du Seuil confirment l'existence de cet ouvrage consacré à «M6», dont la sortie était prévue début 2016.
Le 11 août, une première rencontre est organisée à Paris avec un avocat marocain proche du régime. C’est là qu’Eric Laurent aurait proposé à son interlocuteur de ne pas publier le livre en échange de trois millions d’euros. La réaction marocaine ne se fait pas attendre : dix jours plus tard, une plainte est déposée pour le compte du roi au parquet de Paris, qui ouvre aussitôt une enquête préliminaire et confie les investigations à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP).
Les policiers vont alors organiser un nouveau rendez-vous afin de piéger le suspect. Sans se douter que la rencontre est enregistrée, le journaliste réitère son offre auprès de l’émissaire marocain. Une preuve suffisante pour le parquet, qui ouvre dans la foulée une information judiciaire pour tentative d’extorsion de fonds et tentative de chantage, confiée à trois juges d’instruction parisiens.
A ce stade de l’enquête, plusieurs éléments accablent Eric Laurent mais rien ne permet de mouiller sa coauteure, Catherine Graciet. Les policiers veulent en avoir le cœur net. Quelques jours plus tard, un ultime rendez-vous est fixé dans un hôtel parisien en compagnie des deux journalistes.
Ce jour-là, selon une source proche du dossier, il y a bien une «remise et acceptation d'une somme d'argent». Le tandem aurait accepté de se partager deux millions d'euros avec une avance reçue de 80 000 euros. «Les deux journalistes ont en outre signé un contrat dans lequel ils s'engagent à ne pas publier leur livre», précise Me Eric Dupond-Moretti, avocat du Maroc, qui dénonce un «racket digne de voyous».
Aussitôt interpellés à leur sortie de l'hôtel, les deux journalistes ont été placés en garde à vue dans les locaux de la BRDP. Sur leurs motivations, Me Dupond-Moretti reste des plus énigmatiques : «D'après les éléments dont nous disposons, nous pouvons penser que les deux auteurs ont été instrumentalisés par un groupe, un mouvement terroriste, pour déstabiliser le régime», explique-t-il, évoquant des «implications géopolitiques immenses». «On est dans l'ordre du fantasme le plus absolu», a réagi de son côté Me Eric Moutet, avocat de Catherine Graciet, expliquant que sa cliente avait le «sentiment d'un vrai coup monté».
Qui sont les journalistes suspectés ?
Titulaire d'une maîtrise de droit, Eric Laurent, 68 ans, est un auteur prolifique. Depuis 1984, il a publié une vingtaine d'ouvrages, sans compter des thrillers signés Philip Kramer. Ses livres sont le plus souvent présentés comme des enquêtes révélant les «secrets» et «mensonges» qui sous-tendent une actualité, en général géopolitique. Dans cette veine, il a écrit Guerre du Golfe, le dossier secret (Orban, 1991) avec Pierre Salinger, Le grand mensonge, le dossier noir de la vache folle (Plon, 2001) ou Guerre au Kosovo, le dossier secret (Plon, 1999). Celui qui fut directeur de collection chez Plon se fera surtout connaître après les attentats du 11 septembre 2001, grâce à deux livres consacrés à la famille Bush, et à un troisième, centré sur les attaques elles-mêmes : la Face cachée du 11-Septembre (Plon, 2004). Un titre largement repris par les complotistes qui refusent la thèse d'un attentat planifié et exécuté par Al Qaeda.
Eric Laurent ne va pas aussi loin. Mais lors de passages à la télé, il laisse planer le doute, affirmant par exemple que des agents israéliens auraient applaudi alors qu'ils assistaient à New York à l'effondrement des tours, sans affirmer pour autant que le Mossad savait que des attaques auraient lieu. «Il n'est pas dans un délire à la Thierry Meyssan. Il est plus habile, il reste à la lisière du complotisme. Mais au final, il ne fait rien d'autre que malaxer des informations connues avec des clichés et des lieux communs pour tenter de démontrer ses thèses», explique un ancien membre des services de renseignements, spécialiste du jihadisme.
Chroniqueur sur France Culture, Eric Laurent pratique aussi à l'occasion les hagiographies de puissants. Il a ainsi publié en 1999 les Chemins de ma vie (Plon), un recueil d'entretiens avec celui qui était alors président de Côte-d'Ivoire, Henry Konan Bédié. Il a aussi publié deux titres consacrés à Hassan II lorsqu'il était roi du Maroc : la Mémoire d'un roi (Plon, 1993) et le Génie de la modération. Réflexions sur les vérités de l'islam (Plon, 2000).
D'après un bon connaisseur des arcanes du pouvoir marocain, Eric Laurent aurait tenté de convaincre Mohammed VI, fils et successeur d'Hassan II, de se livrer au même exercice. Mais le monarque aurait fait traîner avant de refuser. En 2012, Eric Laurent publie finalement avec Catherine Graciet le Roi prédateur. Main basse sur le Maroc (Le Seuil). Mohammed VI y est dépeint en prédateur économique, aspirant la fortune du royaume au profit d'une petite oligarchie. Jugé par le ministère marocain de la Communication «diffamatoire et sans preuves», l'ouvrage a été interdit au Maroc.
Journaliste moins controversée, Catherine Graciet a travaillé entre 2004 et 2007 pour le Journal hebdomadaire, une revue marocaine indépendante critique à l'égard du pouvoir, avant d'intégrer l'équipe de Bakchich, un site d'enquête français. Elle a publié en parallèle deux livres sur le Maghreb avec Nicolas Beau, un ancien du Canard enchaîné. En 2013, elle sort, sous son seul nom, Sarkozy-Kadhafi. Histoire secrète d'une trahison (Le Seuil). L'ouvrage accrédite la thèse d'un financement de Sarkozy par l'ancien régime libyen, sans toutefois apporter de preuve.
Comment cette affaire est-elle perçue au Maroc ?
A Rabat, les autorités du royaume n'ont pas réagi officiellement à l'arrestation des deux journalistes français, laissant le soin à Eric Dupond- Moretti de commenter l'affaire. Plusieurs médias marocains ont en revanche relayé l'information. Au quotidien généraliste la Vie éco, c'est l'indignation : «Eric Laurent se présentait comme écrivain et grand reporter. On lui découvre aujourd'hui un autre titre : grand maître chanteur», écrit le journal avant de conclure, mystérieux : «Il existe des mercenaires de la plume auxquels font probablement appel les milieux français hostiles à ce Maroc qui les dérange par ses positions toujours transparentes et légalistes. Maintenant que ces milieux sont démasqués, on comprend mieux comment s'organisent épisodiquement ces campagnes médiatiques acharnées contre le Maroc, ses institutions et son roi.» Ambiance.
L'histoire des enquêtes journalistiques françaises sur le royaume marocain est mouvementée, depuis qu'en 1990, l'écrivain Gilles Perrault a publié chez Gallimard Notre ami le roi, qui documente la répression et l'autoritarisme du régime d'Hassan II. Le livre est encore aujourd'hui interdit au Maroc. Gilles Perrault se souvient que le royaume avait monté en France une opération secrète pour empêcher sa parution : «Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Basri, est allé voir Pierre Joxe [son homologue français à l'époque, ndlr] et lui a dit : "Nous sommes informés qu'un livre doit paraître chez Gallimard, de Gilles Perrault, il va beaucoup nuire aux relations franco-marocaines. Il ne faut pas qu'il paraisse, nous sommes prêts bien entendu à dédommager les éditeurs et l'auteur"», raconte l'écrivain.
Plus récemment, en septembre 2014, l'éditeur parisien Nouveau Monde publie le livre-enquête d'un journaliste marocain, Mohammed VI, derrière les masques, qui décrit la monarchie et les élites gravitant autour comme les acteurs d'un régime autoritaire. L'ouvrage est interdit à la vente au Maroc. Son auteur, Omar Brouksy, ancien correspondant de l'AFP, a connu Catherine Graciet, avec qui il travaillait au Journal hebdomadaire. «Ça ne lui ressemble pas, s'étonne-t-il. C'est une journaliste sérieuse et rigoureuse, pas une débutante. Si les faits qui lui sont reprochés sont avérés, ça serait très décevant, et déplorable pour la profession.»




