Les violences devant la Rada, le Parlement ukrainien, qui ont coûté la vie lundi soir à trois policiers sont un signal d’alarme. Des militants ultranationalistes notamment liés au parti d’extrême droite Svoboda ont voulu dans le sang s’opposer à l’adoption par les députés d’une réforme constitutionnelle garantissant une autonomie élargie aux zones séparatistes sous le contrôle des rebelles prorusses. Souhaitée par les Européens, cette loi promulguée par le président Petro Porochenko inquiète nombre d’Ukrainiens, qui y voient un risque de démantèlement de leur pays. Elle n’en a pas moins été votée largement. Mais ces affrontements, les plus violents dans la capitale depuis le soulèvement de Maidan qui balaya le régime autoritaire et corrompu du président prorusse Viktor Ianoukovitch en février 2014, rappellent à quel point la démocratie ukrainienne demeure fragile. L’extrême droite est certes une menace, mais elle reste politiquement marginale - avec 4 % des voix aux dernières élections - même si les liens de ses milices avec le crime organisé constituent un réel problème d’ordre public.
Après seize mois d’une guerre qui a fait 6 800 morts, le plus grave danger qui guette ce pays au bord de la banqueroute est celui de l’enlisement dans un conflit de faible intensité qui l’empêcherait de mener les réformes politiques et économiques lui ouvrant la route de l’Europe. Les accords dits de Minsk 2 entre les rebelles et les autorités de Kiev, signés en février sous le parrainage de Vladimir Poutine, Angela Merkel et François Hollande, ont permis l’arrêt des combats mais, malgré le cessez-le-feu, les incidents sur la ligne de front restent quotidiens. En outre, les autres points du texte restent lettre morte. C’est vrai pour le retrait des armes lourdes. C’est encore plus vrai pour le processus politique. Mais si Kiev a fait un geste avec cette réforme constitutionnelle, les rebelles séparatistes refusent tout compromis.
Le pouvoir russe assure ne pas vouloir d'une annexion des régions de l'Est comme il l'a fait pour la Crimée en mai 2014. C'est probablement vrai. Les sanctions économiques occidentales faisant leurs effets autant que la baisse du prix pétrole, Moscou n'a pas les moyens d'intégrer ces régions ni de durcir encore son bras de fer avec l'Occident. Paris comme Berlin espèrent ainsi ces prochaines semaines relancer les négociations dites «au format Normandie» - Kiev, Moscou, Paris, Berlin, comme lors d'une rencontre en marge des cérémonies du 70e anniversaire du débarquement - afin de clore cette crise qui est la plus grave depuis la fin de la guerre froide. Mais la situation d'entre-deux qui étrangle Kiev, nourrissant des frustrations et la montée de l'extrême droite nationaliste, profite avant tout au Kremlin. Vladimir Poutine peut ainsi continuer à hypothéquer l'avenir d'une Ukraine dont il se refuse toujours à accepter la pleine souveraineté près de vingt-cinq ans après la fin de l'URSS et une indépendance largement votée par référendum, y compris à l'Est dans les régions contrôlées par les rebelles prorusses.




