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Libération
Reportage

«J’ai été réfugié moi aussi, je comprends ces gens»

Encore marqués par les souvenirs de leurs propres guerres, les habitants de la capitale serbe se sont massivement organisés pour venir en aide aux migrants en transit.

A Miksaliste, mardi. L’endroit, scène de spectacles et temple de la jeunesse branchée de Belgrade, a été transformé en centre d’accueil quasi spontanément. (Photo Achilleas Zavallis)
ParHélène Despic-Popovic
Envoyée spéciale à Belgrade (Serbie)
Publié le 02/09/2015 à 19h06

Pendant des jours, ils sont arrivés spontanément les bras chargés de bouteilles d'eau, de croissants ou de jus de fruits, et les ont distribués aux centaines de réfugiés hagards à la recherche d'un peu d'ombre et de quiétude dans les deux petits parcs de Belgrade près de la gare d'autobus. Puis la générosité des Belgradois vis-à-vis de ces Syriens en route vers l'Allemagne a commencé à s'organiser. Branislava Pokusevski, une enseignante de dessin de 36 ans aux cheveux noirs et à la peau laiteuse, vient de trouver un petit job à Asylum Info Center, une ONG créée il y a quelques semaines à la faveur de la crise. Elle est chargée de fournir des informations aux personnes en rade dans la capitale serbe. Branislava est accompagnée de Marian al-Mahamid, un homme de 28 ans, fruit d'une union entre un père syrien et une mère serbe, comme il y en eut tant à l'époque où les jeunes du Moyen-Orient venaient faire des études dans la Yougoslavie socialiste et non-alignée de Tito. Branislava et Marian vont de groupe en groupe, demandent aux familles s'ils ont besoin de lait, de couches ou d'aide médicale. Leur expliquent que s'ils ont leur laissez-passer, ils peuvent aller au camp d'accueil de Krnjaca, à 30 km de Belgrade, ou prendre une chambre à l'hôtel. «En fait, les réfugiés attendent qu'il y ait des places dans le bus pour continuer leur route», explique Branislava.

L’ONG, dont les bureaux sont proches de la gare, met aussi des ordinateurs à disposition des réfugiés. Elle n’a pas d’aide de l’Etat, un peu de la mairie qui fait venir des citernes d’eau potable et encourage les dispensaires à envoyer chacun leur tour une équipe de médecins et infirmiers pour examiner les patients, fournir des médicaments aux malades chroniques, diabétiques ou hypertendus, et combattre les affections comme la gale qui ont commencé à se répandre.

Bonnes paroles

Les autorités de ce pays candidat à l'entrée dans l'Union européenne, plutôt pauvre avec son salaire moyen à 350 euros, et ses 20 % de chômeurs, se contentent de distribuer papiers et bonnes paroles. «Nous ferons tout ce nous pouvons, sentez-vous ici en sécurité, vous êtes les bienvenus dans notre pays, était allé dire aux migrants le Premier ministre Aleksandar Vucic en personne, le 19 août. Si l'UE veut nous aider, son aide est la bienvenue, et si elle ne le veut pas, merci aussi.» Quelques jours plus tard, lors de la conférence de Vienne qui réunissait les pays candidats des Balkans occidentaux, l'UE a promis à Belgrade une aide de 1,5 million d'euros. La manif antiréfugiés que voulaient organiser des groupuscules d'extrême droite a quant à elle été interdite. En Serbie, beaucoup de gens n'ont pas oublié les guerres récentes, les images de colonnes de réfugiés quittant l'une après l'autre les régions de l'ex-Yougoslavie touchée par le conflit. Les uns ont vécu personnellement les affres de l'exode, les autres ont été traumatisés par la télévision ou les récits de leurs parents.

Le temple de la branchitude culturelle de la jeunesse belgradoise, Miksaliste, abrite désormais un centre de distribution d'aide, né quasi spontanément. Milos Broceta, 29 ans, est venu y apporter de grands sacs remplis de vêtements d'enfants qu'il a collectés auprès de ses voisins. «J'ai moi-même été réfugié. J'avais 4 ans, et nous habitions près de Livno, en Bosnie, quand mon père a été mobilisé dans l'armée. Le jour où nous avons pris le bus, je me souviens avoir pensé que je ne le reverrai sans doute jamais. Mais les choses ont bien tourné. Mon père a déserté et s'est enfui en Hongrie parce qu'il ne voulait pas tirer sur des gens qu'il considérait comme ses frères. Je comprends tous ces gens qui n'ont pas d'autre choix que fuir la guerre», dit le jeune homme, qui regrette de ne pas avoir commencé à aider plus tôt. Il a été mis au courant de ces collectes par une amie, une Canadienne de Vancouver de 24 ans, de père serbe et de mère autrichienne. «J'ai moi-même entendu parler de ça par ma mère, qui est accro à Facebook, où elle appartient à un groupe qui s'appelle Femmes mariées à des Serbes», dit en anglais la jeune fille qui ne parle pas un mot de serbe.

Compassion

A peine étaient-ils arrivés que les vêtements étaient déjà déballés, triés et posés sur de grandes tables. La trieuse du jour est Isabelle, une jeune femme de Francfort, mariée à un expatrié allemand, tout juste arrivé dans le pays «avec un bon contrat», et qui a tout de suite offert son aide. Quelques jeunes femmes voilées viennent faire leur choix pour rhabiller leurs petits. Au fond de la cour, là où, habituellement, se tient un bar qui abreuve les jeunes spectateurs des concerts, on dispense boissons, petits pains, couches ou lingettes. «Nous avons reçu beaucoup de dons des entreprises», explique Nenad Popovic, le coordinateur de Miksaliste. Pour avoir plus d'impact, l'organisation s'est liée à un regroupement de neuf ONG. «Nous allons poser des affiches et des panneaux de signalisation dans le parc pour que les réfugiés nous retrouvent facilement. Nous allons mettre des douches et des toilettes, et un point d'aide médical dont les médecins appartiennent à des institutions privées. Toute notre organisation se fait sur Facebook», dit le jeune homme, récemment rentré en Serbie après vingt-trois années passées à Londres. Cette voix porte loin. Un convoi, chargé de 5 tonnes d'aide, vient même d'arriver de Sarajevo.

«J'ai de nombreux messages de soutien de mes amis musulmans de Bosnie», dit de son côté Ljiljana Cantrak. A 60 ans, cette retraitée, mobilisée aussi via Facebook, estime que son temps était venu d'aider les autres. Aussi assure-t-elle la permanence à la réception des dons. «J'ai toujours pensé qu'il fallait soi-même être à l'aise pour aider les autres», dit Ljiljana, dont le mari occupe une position en vue à la télévision d'Etat, la RTS. Cette électrice du Parti démocrate reconnaît qu'elle n'avait pas eu beaucoup de compassion pour les réfugiés serbes de Croatie ou du Kosovo, chassés de leur foyer en 1995 puis 1999. «Pour moi, ils étaient des gens manipulés par Milosevic. Ceux du Kosovo étaient ses premiers électeurs», explique-t-elle. Les blessures du passé sont loin d'être guéries. Sur les bancs du parc qui jouxte la station de bus, Blagoje Arsic, 65 ans, est lui aussi venu faire un tour. Originaire de Kosovska Kamenica, il a perdu tous ses biens dans la guerre du Kosovo : «Nous, quand on est arrivés ici, on n'a rien reçu. Aucune aide. Mon fils est resté chez des amis à Nis, moi ici chez d'autres, pour ne pas être une charge trop lourde. Nous sommes tellement pauvres que mon frère est resté douze jours à la morgue, car nous n'avions pas d'argent pour l'enterrer. Les réfugiés syriens, eux, ils obtiennent de l'aide… E t c'est tant mieux.»

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