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Les Vingt-Huit au pied du mur de la solidarité

Hollande et Merkel proposent un nouveau «mécanisme» alors que la crise migratoire rouvre de vieilles cicatrices avec l’Europe de l’Est.

L'Allemande Angela Merkel entourée de Francois Hollande et du président ukrainien Petro Porochenko à Berlin le 24 août. (Photo Tobias Schwarz. AFP)
Publié le 03/09/2015 à 20h16

L'arrivée en masse des réfugiés syriens pose à l'Union européenne un défi sans précédent. Pour ses valeurs, comme Angela Merkel fut la première à le clamer haut et fort. Mais aussi pour son unité qui se trouve mise à l'épreuve au moment où la crise migratoire risque d'inciter certains Etats à remettre en cause l'espace Schengen (26 pays, dont 22 des 28 membres de l'UE) et la libre circulation. François Hollande a annoncé jeudi avoir «proposé» à l'UE, avec la chancelière allemande, «un mécanisme permanent et obligatoire» d'accueil des réfugiés qui sera proposé au prochain, sommet européen, le 14 septembre.

La veille, Angela Merkel avait évoqué des «quotas contraignants» pour les Etats membres, mais le mot continue d'embarrasser Paris, et le Président a préféré parler de «mécanisme». L'idée est de permettre de répartir en fonction des possibilités des divers pays quelque 100 000 réfugiés, voire 120 000, en plus de la réinstallation de 22 000 déjà prévue en juillet, et sans compter la relocalisation de 32 000 personnes. La proposition sera aussi formalisée par le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, lors de son discours le 9 septembre devant le Parlement européen. C'est un appel direct à la solidarité entre les Etats membres alors que la règle en vigueur pour le droit d'asile, dite «Dublin 2», stipule que les demandes doivent être examinées dans le premier pays dans lequel une personne est enregistrée. Jusqu'ici, seul Berlin a annoncé qu'il ne renverrait pas les requérants là où ils ont mis le pied sur le sol de l'UE… en Grèce ou en Italie ou Hongrie.

Ressort national

«Quand on a des frontières extérieures communes, on ne peut pas laisser seuls les Etats membres qui sont en première ligne», avait rappelé la semaine dernière le président de la Commission dans une interview publiée dans le quotidien Irish Times.

Mais cette évidence passe mal, et la crise migratoire ravive les divisions au sein des Vingt-Huit, alors même que les politiques migratoires restent toujours du ressort national. Dans une Grande-Bretagne où monte l'euroscepticisme, le Premier ministre, David Cameron, affirme que la réponse n'est pas d'«accueillir toujours plus de réfugiés».

La vague rouvre aussi d'anciennes fractures entre la «vieille» et la «nouvelle» Europe, entre les fondateurs du projet communautaire et les pays de l'Est qui ont adhéré en 2004 et 2007. Ils sont les plus inquiets de la déferlante et les plus réticents à accepter l'installation de réfugiés. «Si une répartition automatique est adoptée, nous nous réveillerons un matin avec chez nous 100 000 personnes venues du monde arabe», clamait la semaine dernière le Premier ministre social-démocrate slovaque, Robert Fico. C'est l'égoïsme du dernier arrivé qui, une fois entré dans le club, veut verrouiller la porte derrière lui. Cette attitude n'en traduit pas moins une vision différente de l'Europe, très culturaliste, qu'exprimait jeudi crûment le très nationaliste et conservateur Viktor Orbán, l'homme fort de Budapest, en s'inquiétant «d'un risque pour les racines chrétiennes de l'Europe».

Répartition urgente

Même si Paris et Berlin y mettent tout leur poids, il ne sera pas simple de trouver un accord entre les pays de première ligne submergés, qui attendent des décisions rapides, les Etats encore peu touchés, partisans d'un partage ordonné comme la France - où les demandes d'asile ont baissé de 5 % en 2014, alors qu'elles augmentaient de 44 % dans le reste de l'Union - et les pays de l'ex-URSS, qui ne veulent pas ouvrir les portes. Or, une nouvelle gestion de l'afflux des réfugiés est urgente dans l'attente d'une refonte des politiques migratoires qui prendra nécessairement beaucoup plus de temps. «Si on n'arrive pas à une répartition équitable des réfugiés en Europe, alors la question de l'espace Schengen se posera et nous ne voulons pas de ça», adit il y a deux jours Merkel, tout en rappelant combien cette crise implique l'honneur de l'Europe.

Le très autoritaire président islamo-conservateur turc, Recep Tayyip Erdogan, dont le pays accueille 2 millions de réfugiés syriens, a beau jeu de pourfendre à la veille du sommet du G20 à Ankara l'égoïsme des pays européens : «Ce ne sont pas seulement les migrants qui se noient dans la Méditerranée, mais aussi notre humanité.»

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