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Libération
Balkans express, étape 5

A Kanjiza, dernière pause avant les barbelés hongrois

Ce camp est l'ultime étape pour les migrants avant de tenter de passer en Hongrie.

Des réfugiés syriens dans le camp de Kanjiza. (Photo Achilleas Zavallis)
Publié le 04/09/2015 à 9h09

Chaque jour, entre 15 et 20 autobus déversent leurs flots de réfugiés et de migrants devant le camp de Kanjiza (Serbie), une petite ville magyarophone à la frontière de la Hongrie. Soit au moins un millier de personnes. La plupart ne mettront même pas les pieds au camp où mercredi, il n’y avait pas plus de 200 personnes à dormir dans des tentes bien aménagées, don d’une association russe aux réfugiés serbes des guerres dans l’ex-Yougoslavie. Ce camp se veut un modèle, il est ouvert, il a des douches pour hommes et des douches pour femmes, le premier dans ce cas depuis des centaines de kilomètres. Les réfugiés peuvent y laver leur linge.

Mais dans l’ensemble, ce sont surtout les familles qui font une pause. Les plus jeunes attendent que le soir tombe, dès 19 heures dans cette région, pour gagner la frontière. Un autobus leur fait faire les 17 derniers kilomètres. Il leur reste encore à faire 3 kilomètres à pied avant d’affronter le «mur de barbelés» posé par les autorités xénophobes de Budapest, avec la crainte de se retrouver de l’autre côté, parqués dans des camps. Ce que les réfugiés redoutent encore plus que les mafias pakistano-afghanes qui se promènent l’arme à la main sur la ligne frontière, selon les témoignages. Et que les passeurs qui leur prendront des sommes importantes pour les conduire à Budapest. Malgré ces écueils, aucun des réfugiés partis mercredi soir vers la frontière n’a rebroussé chemin.

Le camp est géré par le Commissariat serbe aux réfugiés et aux migrations qui assure nourriture, eau, électricité (chaque tente est munie de prises où les déplacés viennent recharger leur précieux smartphone), wifi et sécurité. Il se trouve à quelques kilomètres de Kanjiza dont les habitants ne voient jamais passer les migrants, à l’exception de ce jeudi matin quand ils se sont tous déplacés pour voir le Premier ministre serbe, Alexandar Vucic visiter l’installation. Les migrants sont donc bien reçus mais invisibles.

«Nous sommes contents que la police soit dans le camp», dit Maha, une ancienne prof de français de 45 ans, originaire d'Idlib qui se déplace depuis 15 jours avec son mari, ses trois fils et sa fille de 20 ans. D'autres rapportent des incidents qui se sont produits avant l'arrivée dans le camp. Ahmed, un lycéen de 17 ans, qui vient de Djolan, à la frontière de la Syrie avec Israël, assure que la police a arrêté son autobus venant de Belgrade, et a demandé 10 euros à chaque passager. Il a photographié les plaques de leur véhicule mais il ne veut pas porter plainte - il y a pourtant des traducteurs d'arabe venus d'une ONG qui peuvent les assister - car il ne croit pas qu'on lui donnera raison et craint d'éventuelles représailles.

«Je veux la liberté»

Il y a surtout des Syriens à Kanjiza. Mais aussi quelques Irakiens qui sentent bien qu'ils seront considérés comme des migrants économiques et risquent davantage d'être renvoyés chez eux. Parmi ces derniers, Jessy, un jeune ingénieur pétrolier qui aime se donner un surnom anglophone; il a quitté Bassorah où il avait «un bon travail et un bon salaire». «Mais je n'en peux plus de tous ces pro religieux, chiites comme partisans de Daech, qui veulent tout règlementer. Avec eux, pas question d'avoir une boucle d'oreille, dit-il en montrant son lobe percé, ni les cheveux rabattus sur le devant ou un short et un T-shirt bariolés.» Et de s'écrier : «Je veux la liberté.» C'est en Belgique qu'il entend la trouver.

La plupart des réfugiés visent l'Allemagne. Les uns pour étudier, les autres pour travailler. Beaucoup d'entre eux y ont de la famille. «Un de mes frères est avocat à Berlin, dit Maha, l'autre chauffeur de camion. Ils s'occuperont de nous».

Certains viennent de loin et ont longtemps souffert. Abdelkarim, un prof de 35 ans, a quitté Damas il y a trois ans, quand son école et son quartier ont été détruits par les bombardements. Lui, sa femme et ses deux enfants, ont passé ces trois ans dans le camp de Zatari, «celui dont on dit qu'il est le plus grand camp de réfugiés au monde», avec ses 80 000 habitants. « Quand je suis parti, les autorités jordaniennes m'ont dit que je n'aurais plus jamais le droit d'entrer dans ce pays», dit l'homme qui se voit déjà faisant venir sa famille en Allemagne.

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