Les autorités françaises ont évoqué vendredi, lors du Conseil de défense à l’Elysée, l’extension à la Syrie des frappes aériennes contre l’Etat islamique (EI), menées depuis déjà un an en Irak, avec la coalition dirigée par les Américains.
Pourquoi des frappes en Syrie ?
De telles frappes seraient avant tout un geste politique envers l'opinion, dans une crise syrienne au cœur du défi terroriste et de la grande vague de réfugiés arrivant vers l'Europe. Jusqu'ici, malgré l'évidente imbrication des théâtres d'opération, Paris et Londres s'étaient limités, à la différence de Washington, au territoire irakien avec l'accord de Bagdad. Les bombardements en Syrie impliquent, en effet, un feu vert tacite du régime voire sa coopération indirecte. Or, aux yeux des autorités françaises, l'EI s'est développé grâce à la complicité de Bachar al-Assad, dont Paris - François Hollande l'a répété fin août - exige toujours la «neutralisation». Les opérations aériennes tricolores resteraient en tout cas marginales, même si, en matière de renseignement, Paris connaît bien le terrain syrien. En Irak, l'aviation française a effectué en un an un peu plus de 200 frappes effectives sur l'EI contre… près de 6 500 pour l'US Air Force. «On ne peut pas laisser prospérer l'EI en Syrie. Mais même si la France et la Grande-Bretagne s'y mettent, les frappes ne seront guère plus efficaces qu'avant et le véritable problème est l'absence d'une véritable stratégie visant à la fois l'EI et le régime d'Al-Assad», analyse Jean-Pierre Filiu, spécialiste du monde arabe et professeur à Sciences-Po Paris. Si elles sont finalement décidées, les frappes en Syrie auront néanmoins pour effet de rappeler que la France reste militairement le plus proche allié de Washington etdonneront plus de poids à Paris dans un futur règlement du dossier syrien.
Quel est le bilan de la guerre contre l’EI ?
«Nous allons affaiblir puis détruire l'EI», assurait, il y a un an, le président américain, Barack Obama, en montant une coalition internationale de quelque 60 pays - parmi lesquels seule une quinzaine est active dans les opérations. La stratégie menée jusqu'ici n'a pas obtenu les résultats escomptés, même si le groupe jihadiste est affaibli et sa progression «contenue». Mais, depuis la libération de Tikrit en Irak et celle d'Idlib en Syrie par des jihadistes anti-EI, aucune ville d'importance n'a été reprise. Les combattants de l'EI seraient toujours aujourd'hui entre 20 000 et 30 000 selon les services de renseignement occidentaux. Cela signifie que le chiffre annoncé par les Occidentaux de quelque 10 000 morts dans leurs rangs est largement exagéré - certains experts parlent de 2 000 morts au plus - ou que les filières de recrutement et d'acheminement des combattants restent florissantes, même si la Turquie a commencé à mieux contrôler sa frontière. La stratégie du tout-aérien, même complétée par des aides fournies aux combattants kurdes ou à des groupes de la rébellion syrienne anti-EI, montre toutes ses limites.«Les dommages collatéraux des frappes occidentales alimentent les rangs de l'EI comme d'autres groupes islamistes radicaux qui lui sont hostiles, et cela implique d'être beaucoup plus précautionneux dans les bombardements avec un meilleur travail de renseignement et plus de forces spéciales au sol», souligne Myriam Benraad du Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences-Po. Nombre d'experts estiment qu'il sera impossible d'éradiquer l'EI sans un déploiement au sol - bien que chacun ait encore en mémoire le fiasco irakien.
Que peut-on faire ?
Aucune des forces locales engagées sur le terrain contre les jihadistes ne représente la panacée. L'armée irakienne reste une pétaudière, mais il est impossible d'imaginer la libération de Mossoul, la grande ville sunnite du Nord, par les milices chiites irakiennes sans des massacres. Les combattants kurdes du PYD - organiquement liés aux rebelles kurdes turcs du PKK - sont considérés comme un danger par Ankara, pilier du flanc sud-est de l'Otan, dont le rôle stratégique est essentiel. Malgré les aides américains, l'Armée syrienne libre peine à s'organiser, alors que ses combattants rejoignent des groupes islamistes radicaux anti-EI. «J'ai toujours été contre de telles interventions, mais je crois qu'aujourd'hui rien n'est possible sans une présence au sol intelligente en s'appuyant à la fois sur des experts civils pour la reconstruction, des militaires occidentaux et une force panarabe de stabilisation», analyse Myriam Benraad.
Le secrétaire d'Etat américain, John Kerry, est «convaincu» que des pays de la région seraient prêts à déployer des troupes, comme la Jordanie ou les Emirats arabes unis. La Turquie, quant à elle, insiste sur la création d'une zone de sécurité au nord d'Alep. Mais a son propre agenda. La donne se complique encore avec le jeu de Moscou qui, depuis quelques semaines, renforce son soutien en armes sophistiquées et en instructeurs aux forces armées d'Al-Assad. Washington s'inquiète. Est-ce l'amorce d'un nouveau bras de fer entre Occidentaux et Russes, en plus de celui sur l'Ukraine ? Mais ce peut être aussi pour le Kremlin une manière de placer ses pions et faire monter les enchères en vue de l'après Al-Assad.




