Ah mon petit Jean, si tu n'étais pas là qu'est-ce que je deviendrais ? Tu ne peux pas savoir comment j'adore penser contre… toi-même, comme n'aurait pas dit Péguy. Résumons en caricaturant - tu me connais - pour ceux qui n'auraient pas lu le Libération de samedi. Jean Quatremer, correspondant de Libé à Bruxelles, fustige l'incurie de la presse française. Celle-ci n'aurait pas mis en une la photo d'Aylan car elle serait en voie de lepénisation. Réponse en trois points.
1 - L’émotion unanime n’est qu’un enfumage
Je l’admets, le fait qu’aucun quotidien français ne s’est saisi de cette image choc est étonnant. Mais n’est-il pas aussi étonnant qu’une partie de la presse européenne qui pouvait rivaliser de xénophobie la veille fasse aussi vite la bascule ? L’unanimité me laisse souvent perplexe, surtout quand elle est aussi réversible. Il faut surtout que les actes suivent, et pas juste dans le registre du «à votre bon cœur messieurs, dames». Où en est-on du côté développement Nord-Sud ? Je n’ai pas entendu dire, mon cher Jean, que ta belle Europe y contribuait particulièrement. Paris non plus, tu me diras, sauf en matière de bombardements. Ce que je sais, c’est qu’hurler au loup de l’urgence humanitaire est une manière de saturer les affects, d’individualiser les pensées et d’oublier le temps long.
2 - Un migrant vaut un réfugié
Selon toi, le signe le plus visible de la lepénisation des esprits en France serait qu'on prend les «réfugiés» martyrs pour des «migrants» envahisseurs. Disons d'abord, mon cher Jean, que la diabolisation généralisée des politiques et des médias français, Libé compris, ne va pas faire reculer Marine Le Pen d'un centimètre. Ensuite, le réfugié n'est pas noble par nature parce qu'en butte à des persécutions politiques, et l'immigré indigne car pressuré économiquement. Je vais reprendre des mots anciens que tu détestes, mais je crains que l'exploitation capitaliste soit aussi oppressive à sa manière douce que les dictatures religieuses avec leur fouet et leur knout. Surtout, je trouve que «migrant» est un beau mot qui raconte le mouvement, le déracinement, l'incertitude quand «réfugié» me semble plus victimaire, plus apeuré.
3 - La photo d’Aylan est à Merkel ce que le sac de riz est à Kouchner
Ah quelle mère idéale que cette Angela Merkel ! Non seulement elle est excellente gestionnaire des deniers du ménage, mais en plus, elle a bon cœur. Seul Bernard Kouchner ployant sous un sac de riz pourrait lui en remontrer dans le dolorisme humanitaire. Regardez Angela porter contre son sein la dépouille de l’enfant mort et la brandir face aux égoïsmes replets des peuples européens, incapables de se mettre au niveau de la générosité de «Mutti» et des siens.
Je dirais juste, mon cher Jean, que l’Allemagne vieillissante est en situation d’ouvrir les bras aux cousins d’Aylan. Et que c’est pour Berlin une excellente manière de faire oublier aux opinions versatiles sa sadisation du peuple grec.




