C'est une somme ambitieuse par son ampleur - 355 entrées, 200 auteurs - comme par son objet : un Dictionnaire de l'historien (PUF) évoquant aussi bien des thèmes purement historiographiques que d'autres touchant plus aux sciences sociales en général. Ses deux maîtres d'œuvre, la médiéviste de la Sorbonne Claude Gauvard et le contemporanéiste de Sciences-Po Jean-François Sirinelli, expliquent leur démarche à Libération.
A qui s’adresse cet ouvrage ?
Claude Gauvard (photo DR)
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Au plus large public possible. C’est un ouvrage de concepts, un ouvrage sur le métier d’historien, destiné d’abord aux historiens. Mais aussi à tous ceux qui s’interrogent sur l’histoire. Ceux qui, dans le grand public, ne souhaitent pas se contenter de la mode, de biographies bien ficelées ou des reconstitutions événementielles, sont plus nombreux qu’on ne le croit.
Jean-François Sirinelli (photo DR)
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Le
Dictionnaire
s’adresse à ceux qui sont ou seront des praticiens de l’histoire. Y sont donc abordés des thèmes qui peuvent accompagner cet apprentissage. Mais il cible aussi les «consommateurs» d’histoire. Ceux qui veulent pénétrer dans l’atelier du praticien et savoir comment il travaille. Le
Dictionnaire
est bien sûr traversé par une certaine idée de l’historien, mais les deux directeurs d’ouvrage et les 200 auteurs qui ont participé n’en sont pas propriétaires. Ils essaient seulement de présenter quels sont les valeurs, les instruments qui accompagnent cette pratique. Et nous voulions aussi montrer combien le métier a rapidement changé ces dernières décennies. Entre 1935 et 1970, malgré les turbulences du siècle, les historiens ont vu moins de changement de leur pratique qu’entre 1970 et le début du XXI
e
siècle. Cependant, les principes de notre métier restent intangibles.
Un historien est-il aujourd’hui plus pris dans le présent qu’il y a trente-cinq ans ?
J.-F.S. : Il est vrai que certaines règles qui accompagnent notre métier ont implicitement ou explicitement changé. Auparavant, selon l'adage «l'historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays», il devait s'extraire de son époque pour tenter d'atteindre une objectivité. Mais il faut assortir cette règle de quelques nuances. La première est qu'on n'attend pas de l'historien qu'il devienne un pur esprit, mais qu'il soit capable de canaliser sa subjectivité. Pour cela, il doit se connaître lui-même : il y a une part d'introspection dans ce métier. Il est dans un jeu de miroirs. La deuxième nuance à apporter est que le présent lui suggère un certain nombre de questions qui enrichissent son enquête sur le passé. C'est un métier où il faut toujours se tenir sur une ligne de crête.
C.G. : L'historien est dans la société, et la vulgarisation de son métier est très importante. Aujourd'hui, ils sont des milliers en France. Il y a un siècle, ils ne constituaient qu'une poignée d'érudits. A être plus nombreux, ils n'en sont que plus dans la vie courante. Il en ressort des générations qui ont des questions et des objectifs liés à leur temps. L'image de l'histoire s'est aussi banalisée. Il n'y a plus de mentors qui conduisent le peuple tel un Michelet.
La numérisation a-t-elle joué un rôle dans la vulgarisation de l’historien ?
J.-F.S. : Internet a profondément modifié la pratique et augmenté la sociabilité au sein de la profession. Vous pouvez aujourd'hui dialoguer avec un collègue qui est à l'autre bout du monde très facilement et sans délai. Mais cela a aussi considérablement modifié l'accès aux sources. Elles sont souvent numérisées et consultables à distance, ce qui ouvre des abîmes quant à la pratique de notre métier. Il y avait avant le goût de l'archive, son odeur, sa matérialité, son toucher. On vérifiait et on validait la véracité du document. Que peut-on vérifier sur écran ? Il ne reste plus à l'historien qu'à départager les différentes sources. Par ailleurs, il est aussi souvent pris à partie dans son travail. Les blogs se multiplient et font circuler des idées qui vont être reprises sans être validées. Très vite, l'historien se retrouve face à une multitude de régimes de vérité, qui n'en sont pas mais qui se revendiquent comme tels.
C.G. : Non seulement l'historien risque d'être court-circuité, mais on trouve fréquemment sur Internet une image fausse de l'histoire. Des erreurs ou des approximations circulent et, souvent, celui qui les a émises se pense historien. Cela représente un grand danger. La critique des sources, qui est normalement une étape essentielle du travail d'historien, est escamotée.
Parmi les entrées historiographiques, on note un retour du «récit», décrié à partir des années 70 comme simple mise en scène…
C.G. : C'est une notion qui a toujours existé en histoire. Celle-ci, au tout début, était avant tout un genre littéraire. Un bon historien doit avoir de la plume. Depuis Michelet, c'est une qualité revendiquée. Quel plaisir de lire Georges Duby ou Jacques Le Goff - pour ne parler que des médiévistes. Le récit doit emporter, fasciner. Même un rapport de fouilles peut créer du suspense et faire l'objet d'un récit.
J.-F.S. : La question est malicieuse, au sens noble du terme. Certains courants historiographiques, au demeurant très respectables, dénient à l'historien la possibilité de cette mise en récit. On peut citer par exemple les tenants du linguistic turn [le «tournant linguistique», ndlr], réflexion venue d'outre-Atlantique qui s'interroge sur cette mise en récit qui serait en quelque sorte un artefact. Mais Paul Ricœur le mettait bien en évidence : un historien, une fois sa recherche aboutie, pour en rendre compte, doit entrer dans un travail d'écriture. Il est le fabricant d'un récit, mais d'un récit scientifique, toujours étayé par l'administration de la preuve.
Autre objet historiographique traité, «l’événement». Lui aussi rejeté un moment parce que trop lié à l’histoire des grandes dates et des grands hommes. Peut-on parler d’un retour ?
J.-F.S. : Une nouvelle fois, la question est malicieuse. En effet, depuis une trentaine d'années, il était de bon ton, y compris chez des historiens remarquables, de réduire l'événement à un artefact ou à une donnée non essentielle à la démarche de l'historien. Le terme «événement» avait une connotation péjorative parce qu'il était associé à «l'histoire événementielle». Mais une partie de la vie des communautés humaines s'articule autour d'un certain nombre de jalons qui, quelques fois, sont des événements ou d'autres modes de scansion. Nous assumons cette présence, et même cette prégnance de l'événement.
C.G. : Il y a événement et événement. De nos jours, il implique une histoire sociale différente de ce que nous avons connu dans le passé. La microhistoire valorise ainsi les événements de la pratique. Par exemple, le coq qui ne chante plus dans une communauté villageoise en est un. Si un événement est valorisé, c'est aussi parce que les historiens contemporains vont mettre la focale sur les acteurs sociaux, sur leurs pratiques, et plus généralement sur la vie quotidienne et les gens «d'en bas» - c'est une expression que j'emprunte à Alain Corbin. Donc l'événement n'est pas forcément militaire ou politique, ce n'est pas que la bataille de Waterloo.
Vous réfléchissez aussi sur la «cause». Pourquoi ?
C.G. : C'est justement parce que les contemporains ne vivent jamais dans les causes que c'est le rôle de l'historien de les dire. Mais en même temps, tout n'est pas cause. Johann Chapoutot, qui a rédigé cet article du dictionnaire, montre bien que cette notion ne doit pas conduire à une téléologie, qui serait l'inverse d'une démarche historique. Elle ne peut pas non plus se réduire à la problématique des origines. Mais la cause est malgré tout incontournable pour l'historien, c'est un des outils pour éclairer le présent. Par exemple, le problème des nationalités dans les Balkans n'est évidemment pas le seul déclencheur des conflits des dernières décennies, mais cela fait partie de l'arsenal des explications possibles. Je préfère d'ailleurs le terme d'explication à celui de cause.
Vous ne proposez pas d’entrée sur le «roman national» qui a encore fait débat au printemps à l’occasion de la refonte des programmes scolaires au collège…
C.G. : C'est un choix. Cette notion de roman national donne lieu à des polémiques qui sont sans fin, quelque peu stériles. Mais certains articles du dictionnaire la traitent pour mieux la contourner. Il y a ainsi les entrées «histoire de France», «nation»… Nous prouvons ainsi qu'il existe d'autres façons de faire la critique du roman national.
J.-F.S. :Un Dictionnaire de l'historien se doit de défendre une certaine idée du praticien et de montrer qu'il ne doit pas être l'artisan du roman national. Il n'est pas non plus là pour le défaire, mais éventuellement pour y réfléchir et, surtout, pour construire un régime de vérité qui soit le plus scientifique possible. Nous n'avons pas éludé la question, puisque d'autres entrées sont au cœur de cette interrogation, comme «histoire nationale». Nous visons à plus de sérénité historiographique.
Et l’enseignement de l’histoire ?
J.-F.S. : Il contribue à forger une culture générale que l'on partage. L'histoire donne des repères à l'individu et au citoyen. S'ils ne sont pas enseignés, on fabrique des voyageurs sans bagages, des gens qui sont perdus dans l'espace-temps. Il faut un volume horaire suffisant, mais il faut aussi faire des choix. Il faut également veiller à enseigner une histoire fraîche, comme on dit d'un poisson qu'il est frais, c'est-à-dire une histoire nourrie des dernières recherches. Il s'agit aussi de trouver l'équilibre entre la dose nécessaire d'histoire nationale et de celle des cultures qui nous entourent.
C.G. : Connaître d'autres civilisations aide aussi à relativiser la sienne, cela apprend l'altérité, permet la tolérance. Faire tomber la peur de l'autre est l'idéal de l'historien. Souvent, un roman national n'est fondé que sur des craintes identitaires. L'histoire nationale, elle, nous permet de comprendre beaucoup d'aspects et de problèmes particuliers à la France d'aujourd'hui. Il n'y a pas, en Europe, d'autre Etat à la fois aussi ancien que le nôtre et aussi centralisé. La connaissance de ce passé peut donc aider à la compréhension de certaines de nos peurs.
Les Rendez-Vous de l'histoire à Blois, «Le métier d'historien au XXIe siècle : quels enjeux, quelle éthique ?» Table ronde le 10 octobre, de 16 h 15 à 17 h 45, hémicycle de la halle aux grains. Avec Claude Gauvardet Jean-François Sirinelli, Johann Chapoutot, Alain Corbin, Claire Judde de Larivière et Jean Lebrun.




