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Libération
Éditorial

Une nouvelle victoire de Poutine en Syrie ?

Publié le 27/09/2015 à 19h06

C’est après dix ans d’absence le grand retour de Vladimir Poutine devant l’assemblée générale de l’ONU. Ce discours a d’autant plus valeur de symbole que l’homme fort du Kremlin devrait lancer un appel pour une coalition internationale contre l’Etat islamique (EI) qui intégrerait l’armée de Bachar al-Assad. Affaiblie économiquement par les sanctions occidentales punissant son engagement en Ukraine comme l’annexion de la Crimée et malgré quelques mois d’isolement diplomatique, la Russie reprend l’initiative. Elle est au centre du jeu pour toute solution en Syrie qui demeure l’ultime vestige de ce qui était la puissance soviétique au Moyen-Orient. Il y a la base navale de Tartus. Depuis quelques semaines, Moscou fait aussi affluer sur l’aéroport de Lattaquié, dans le nord du pays, fief du clan Al-Assad, des chars, des armes sophistiquées et quelque 2 000 hommes qui pourraient jouer un rôle clé dans un éventuel déploiement international, mais qui sont déjà à même de sanctuariser ce qui reste du régime baasiste. Vladimir Poutine compte bien ainsi remporter sa deuxième victoire en deux ans sur le dossier syrien. A la fin de l’été 2013, il avait déjà sauvé la mise du boucher de Damas en proposant un démantèlement négocié des armes chimiques du régime. Barack Obama rechignait à mener des frappes bien qu’Al-Assad, défiant «la ligne rouge» américaine, ait utilisé des gaz neurotoxiques contre sa propre population. Le Kremlin offrit une porte de sortie au président américain, mais la crédibilité d’Obama prit un sérieux coup.

La montée en puissance de Moscou semble soulager plus qu'inquiéter les Occidentaux, d'autant que Poutine reprend les mots de leur rhétorique antiterroriste. Il y a en effet l'urgence de mettre fin au chaos dans lequel prospère l'EI et de trouver une solution politique à une guerre qui a fait, en quatre ans, plus de 240 000 morts, majoritairement victimes des bombardements et de la soldatesque du régime. Aucun camp ne pouvant l'emporter sur le terrain, une solution ne peut passer que par une coalition internationale et des négociations, y compris avec des pans du régime. L'exigence d'un départ préalable d'Al-Assad a été abandonnée aussi bien par Washington que Londres ou Berlin, pour qui la lutte contre l'EI est désormais «la priorité». Paris, qui a longtemps considéré que le régime et l'EI étaient les deux faces d'une même médaille, s'est aligné sur ses alliés et l'aviation tricolore a procédé ses premières frappes contre l'organisation jihadiste en Syrie.

Faute de s’être donné les moyens de renverser Al-Assad en aidant réellement la résistance démocratique, les Occidentaux se retrouvent aujourd’hui dans une impasse qu’illustrent les évidentes limites de la guerre aérienne contre l’EI. La vraie force de Poutine reste avant tout leur faiblesse, leur manque de détermination et surtout l’absence d’une claire stratégie. Le Kremlin est désormais d’autant plus incontournable qu’il était jusqu’ici le seul à même de parler avec toutes les parties, aussi bien avec le régime qu’avec l’Iran - considéré par tous depuis l’accord sur le nucléaire comme un des éléments de la solution -, mais aussi avec les monarchies arabes ou Israël. Le maître du Kremlin, en outre, sait clairement ce qu’il ne veut pas : il est hors de question de voir le dictateur syrien finir comme Kadhafi. La stratégie de terreur d’Al-Assad, en attisant l’islamisme le plus radical afin de servir de repoussoir, ressemble beaucoup à celle des Russes en Tchétchénie. Manipulant les jihadistes les plus sanguinaires, ils avaient réussi à faire exploser la résistance démocratique et à rendre impossible toute présence sur le terrain d’humanitaires ou de journalistes étrangers afin de massacrer à huis clos. Les Occidentaux, et tout particulièrement Paris, rappellent que Bachar al-Assad, bourreau de son peuple, ne peut être une solution à long terme et qu’il devra partir un jour. Il n’en est pas moins de plus en plus difficile à déboulonner. Son protecteur russe est certes pragmatique. Si son influence sur la Syrie reste, il pourrait accepter un jour de le contraindre à se retirer dans une datcha sur la mer Noire ou ailleurs. Mais, en échange, les Occidentaux devront faire de grandes concessions. Au Moyen-Orient bien sûr, mais probablement aussi sur le dossier ukrainien.

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