Tribun populiste au verbe enflammé, l'islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan sait toujours trouver les mots qui touchent une foule. «Dans ce continent qui prétend détenir la plus grande civilisation au monde, les pays ont longtemps fermé leurs cœurs aux réfugiés venant de Syrie», martelait dimanche le président turc à Strasbourg devant une dizaine de milliers de partisans réunis pour un «rassemblement contre le terrorisme», qui était de fait un meeting électoral pour les législatives anticipées du 1er novembre où l'AKP, au pouvoir depuis 2002, espère obtenir la majorité qui lui a échappé le 7 Juin. Avant même d'arriver à Bruxelles lundi, l'homme fort d'Ankara avait donné à la Commission le ton de sa visite, la première depuis près de deux ans, qui s'annonce aussi houleuse qu'essentielle. «C'est une rencontre qui arrive au meilleur et au pire moment», résume un diplomate bruxellois. Jamais, depuis la fin de la guerre froide, le rôle géostratégique d'Ankara n'a été aussi incontournable.
Autoritarisme. Pour la question des migrants notamment, en premier lieu ceux qui fuient la guerre en Syrie. Mais aussi en raison de la position frontalière de la Turquie, pilier du flanc sud-est de l'Otan, avec la Syrie, alors même que la lutte contre l'Etat islamique dans ce pays constitue la priorité des Occidentaux. Or, le risque d'incidents avec l'aviation russe, qui bombarde tous les rebelles, y compris les alliés de l'Occident, est toujours plus élevé, comme en témoigne l'accrochage lundi entre deux F 16 et un Mig 29 russe. Vladimir Poutine ne cache pas que son objectif est la sauvegarde du régime et du boucher de Damas.
A priori, tout aurait dû être simple, mais l'autoritarisme croissant de celui que ses adversaires surnomment le «nouveau sultan» complique singulièrement la donne. Depuis maintenant dix ans, la Turquie a commencé ses négociations d'adhésion et l'intégration dans sa législation de l'acquis communautaire. Même si le processus est enlisé, il reste ouvert. «Dans cette catastrophe migratoire et dans cet exode massif provoqué par la guerre en Syrie, la Turquie et l'Union sont dans le même bateau», relève Marc Pierini, de l'institut Carnegie Europe et ancien ambassadeur de l'Union européenne à Ankara. La Turquie accueille quelque 2 millions de réfugiés sur son sol et elle a investi plus de 8 milliards d'euros pour les loger. Recep Tayyip Erdogan peut sur ce point, à raison, se revendiquer comme modèle face à l'égoïsme européen. Dans ses discussions avec Jean-Claude Juncker comme avec le président du Conseil européen, Donald Tusk, et avec le président du Parlement européen, Martin Schulz, Recep Tayyip Erdogan discutera de mesures communes.
Passeurs. L'UE propose des aides financières via l'ONU, Ankara voudrait qu'elles lui arrivent directement. Bruxelles souhaite aussi des mesures communes contre les passeurs - un business estimé à 2 milliards d'euros cette année -, mais aussi des patrouilles communes pour bloquer le flux et l'installation à terme de «hot spots», centres de tri sur le sol turc pour différencier demandeurs d'asile et migrants. Mais Erdogan compte bien faire monter les enchères, avec le soutien d'une grande majorité de son opinion. «L'Europe ne peut plus bénéficier du rôle de zone tampon exercé par la Turquie, qui est seule à affronter le coût financier et social de l'hébergement des réfugiés syriens», note dans le New York Times Sinan Ulgen, directeur du centre de recherche Edam, peu suspect de complaisance pour l'AKP.
Dans ce grand marchandage, les sujets qui fâchent passent au second plan. Ils n'en pèsent pas moins lourdement sur les discussions, qui n'aboutiront au mieux qu'à des compromis a minima. «On peut se demander si les Européens voient encore Erdogan avec les mêmes yeux qu'il y a quelques années», épingle Murat Yetkin dans son éditorial de Hürriyet Daily News. Recep Tayyip Erdogan incarnait alors un «modèle» combinant islam, démocratie et croissance économique. Il avait lancé son pays sur la voie des réformes et de l'UE, marginalisé l'armée, et son pays jouait un rôle diplomatique majeur dans la région.
Puis il y eut les manifestations du printemps 2013. Face à la contestation, le leader de l'AKP devint de plus en plus autoritaire. Et cette dérive n'a fait que s'accentuer après son élection à la présidence de la République en août 2014, avec 50,8 % des voix dès le premier tour. L'échec de son parti aux législatives de juin, où il espérait une majorité des deux tiers pour imposer un régime présidentiel, l'a porté à une fuite en avant, rouvrant le conflit avec la guérilla kurde du PKK alors même qu'il avait entamé deux ans plus tôt un processus de paix. Il veut galvaniser pour le scrutin du 1er novembre les franges les plus nationalistes de l'électorat et le pouvoir se déchaîne contre le HDP (Parti démocratique des peuples), la formation prokurde légale qui, pour la première fois, avait franchi le seuil minimum des 10 % en juin.
Guerre civile. Cette escalade de la haine risque de précipiter le pays dans la guerre civile. La répression s'intensifie contre les médias d'opposition, victimes d'amendes ou d'attaque contre leur siège, comme celles qui ont visé le grand quotidien Hürriyet. L'un de ses chroniqueurs vedette, Ahmet Hakan, a été tabassé par des «inconnus» le 1er octobre. Des journalistes de renom, comme Kadri Gürsel de Milliyet, sont licenciés sous pression du pouvoir. Bruxelles s'inquiète publiquement de ces attaques à la liberté d'expression mais ne peut faire grand-chose. Le désir d'Europe des Turcs avait été longtemps un levier pour les réformes, mais ils ont été déçus par les réticences de nombre de capitales européennes - à commencer par Paris et Berlin - à une intégration de leur pays. Et c'est de cela que se nourrit désormais le nationalisme autoritaire de l'homme fort d'Ankara.




