Menu
Libération
Récit

Crise migratoire : l’Allemagne à reculons

Face à l’afflux constant de migrants et aux incidents dans les centres d’accueil, l’Allemagne revient sur sa politique de «portes ouvertes» et se penche sur les mécanismes à enclencher pour une intégration réussie des réfugiés.

Dans le réfectoire improvisé du Dietrich Keuning Haus, principal centre d’accueil de réfugiés à Dortmund. (Photo Gordon Welters. Lait-Rea)
Publié le 08/10/2015 à 19h36

Fin septembre à Kassel. Un village temporaire de tentes bâchées blanches, montées par une ONG, héberge 1 500 personnes de toutes origines sur le tarmac de l’ancien aéroport désaffecté de cette petite ville de l’ouest de l’Allemagne. Une dispute dans la file d’attente de la cantine dégénère en bataille rangée, opposant 200 Afghans à 70 Albanais. Il faudra l’intervention d’une cinquantaine de policiers pendant une partie de la nuit. La rixe fait 14 blessés.

Quelques semaines plus tôt déjà, à Suhl (est du pays), un réfugié afghan avait déclenché des affrontements en arrachant une page du Coran. Bilan, 17 blessés et 16 arrestations. A Hambourg, la semaine dernière, un conflit autour de l'usage des douches avait dégénéré entre Syriens et Afghans dans une ancienne grande surface de bricolage transformée en foyer. Bilan, 4 blessés, 2 arrestations, des cloisons et des lits brisés, des lampes arrachées et des familles terrorisées. «Les Syriens ont jeté des barres de fer, des chaussures, des pierres au-dessus de nos têtes, les enfants pleuraient», raconte une Afghane. «Ce sont des bêtes, ils viennent d'un pays en guerre, ils sont ici pour continuer à se battre», poursuit son fils.

La multiplication de ces cas de violence spectaculaires, opposant des jeunes armés de bâtons ou de barres de fer arrachés aux lits de leur chambre, est largement responsable d'un retournement de l'opinion allemande inquiétant pour Angela Merkel. Selon un sondage paru le 2 octobre, 44 % des personnes interrogées pensent désormais que «l'immigration présente plutôt des inconvénients» (en hausse de 10 points par rapport à début septembre), tandis que seuls 35 % sont d'avis que les avantages l'emportent (en chute de 11 points).

En Saxe, le mouvement anti-islam Pegida relève la tête, avec, de nouveau, près de 10 000 manifestants lundi à Dresde, tandis qu’au cours du week-end, les habitants d’une petite ville à la frontière avec la République tchèque formaient une chaîne humaine symbolique pour barrer l’accès aux réfugiés.

Promiscuité

«Ce qui est frappant, c'est que tous ces incidents graves ont eu lieu dans des hébergements de masse. Ce type de logements n'est pas du tout adapté pour recevoir des personnes épuisées, traumatisées, dans l'incertitude face à leur avenir», constate Jochen Oltmer, chercheur spécialisé dans l'histoire des migrations de l'université d'Osnabrück (lire son interview ci-dessous).

Surpopulation, promiscuité, longues files d’attente lors de la distribution des repas, manque de sanitaires, absence de verrous aux portes… Surprises par le flux des réfugiés - on parle désormais de 1,5 million d’arrivées cette année -, les autorités encouragent le développement de structures d’urgence géantes pouvant accueillir jusqu’à 1 500 personnes.

Mathias Hamann dirige un foyer installé par l’ONG Berliner Stadtmission à proximité de la gare centrale de la capitale. A l’échelle des centres d’accueil, ce lieu mériterait trois étoiles. Trois cent cinquante personnes de toutes origines vivent là dans deux halles gonflables et chauffées, divisées en cellules équipées de trois lits superposés. Mais les cloisons n’isolent ni du bruit ni de la lumière crue et seul un rideau assure un minimum d’intimité aux habitants regroupés par familles. Un coin jeu est prévu pour les enfants, un baby-foot et des terrains de foot pour les adolescents, des cours de langue sont proposés par des bénévoles.

Langue

Majid, un informaticien yéménite de 32 ans qui a fait ses études en Allemagne, dirige un séminaire d'intégration. Trois hommes y assistent, un brin déboussolés : un très jeune Syrien, un étudiant de Kaboul et un père de famille irakien. «C'est très difficile de leur faire parler d'autre chose que de leur passé, de ce qu'ils ont quitté et vécu. Nous essayons de leur faire envisager leur avenir en Allemagne», explique Majid. Tout juste débarqués, les habitants n'en sont pas encore capables et tuent le temps entre les démarches administratives épuisantes. «Nous avons un roulement de 2 000 personnes par mois, explique Mathias Hamann. En moyenne, on compte trois à quatre incidents [pour chaque période]. C'est marginal. En neuf mois, j'ai dû renvoyer vingt personnes pour comportement violent. Ce n'est rien par rapport à ce qui se passe à la fête de la bière !» Séparer les arrivants par ethnies, comme le recommande le ministre président de Thuringe, Bodo Ramelow (Die Linke) et les églises orthodoxes d'Orient ? «C'est tout simplement impossible, répond Mathias Hamann. De toute façon, les services sociaux ne nous indiquent rien sur la religion des gens qu'ils nous envoient.»

La recette du patron des lieux : recruter pour la cantine, comme pour le service de sécurité, des personnes de culture étrangère connaissant l'arabe, le serbo-croate ou l'albanais, à même de désamorcer tout conflit naissant.«Il ne faut pas oublier que seuls 10 % des réfugiés parlent anglais. La première source de conflit est l'incompréhension», juge le responsable. Murat Elias, prêtre de l'église achéménide des chrétiens d'Orient, est d'un autre avis : «La vie dans les camps est très difficile pour les minorités. Seulement 1 % des réfugiés sont chrétiens», rappelle-t-il.Sa communauté a préféré louer à Berlin un immeuble à l'Eglise catholique pour mettre à l'abri quelque 70 familles chrétiennes échappées de Syrie, d'Irak ou de Turquie.

Dérapages

Islamistes tchétchènes s'en prenant à ceux qui portent une croix, sunnites contre chiites, femmes insultées quand elles n'ont pas de voile… Le prêtre dresse un tableau noir de la vie dans les centres et reproche au gouvernement de fermer les yeux sur les dérapages du quotidien. «Beaucoup de réfugiés arrivent en Allemagne sans aucun principe démocratique, explique son collègue Amill Gorgis. Face à ça, il faut plus que des lois. Il faut de l'éducation et de la culture. Qui a grandi sous l'influence de pères, de dignitaires autoritaires ou d'un dictateur remet rarement les dogmes en question.» «Rien qu'à Berlin, on compte au moins douze cas de mobbing [harcèlement psychologique, ndlr]ou de menaces contre des chrétiens dans les foyers d'accueil», rapporte le pasteur Andreas Goetze, responsable du dialogue interreligieux pour l'Eglise protestante. Il affirme que «les orthodoxes d'Orient se sentent abandonnés par l'Etat», et souhaite «davantage de sensibilité pour les questions religieuses» de la part de l'administration.

Gauhar Busmil dirige à Berlin l'un des rares foyers à taille humaine. Arrivée d'Afghanistan dans les années 70, elle parle les deux langues du pays et gère depuis un an et demi une ancienne auberge de jeunesse transformée pour accueillir des réfugiés. Une centaine de personnes sont réparties en chambres de trois. «Ici nous n'avons pas besoin d'un service de sécurité, raconte cette petite femme aussi avenante qu'énergique. Nous avons eu plusieurs cas de violence familiale, que j'ai résolus en mettant les hommes agressifs à la porte. Quand ça arrive, même si la femme décide de retourner vivre avec son mari, ils doivent quitter l'établissement. Ici, je ne tolère ni violence, ni intolérance religieuse. J'ai pour principe que la religion est une affaire privée et si un prédicateur veut déposer des prospectus je le mets à la porte. Une fois j'ai reçu des menaces. Ça m'a préoccupé pendant trois semaines. Et puis je suis passée à autre chose.»

Dans la même rubrique