C’est une guerre aux multiples fronts. Une guerre avec aussi de multiples belligérants. Une guerre à la fois religieuse, ethnique, idéologique. Une guerre terrestre, aérienne et même maritime. Une guerre où s’ingèrent des acteurs extérieurs pour se tester et se confronter. C’est enfin une guerre qui sert de laboratoire pour tous les courants islamistes, d’où une surenchère radicale permanente. Il en résulte un extraordinaire chaos qui rend extrêmement compliquée la cartographie du conflit, pour le plus grand malheur de la population yéménite prise entre de multiples feux. Depuis cet été, les forces progouvernementales ont repris l’avantage grâce à l’appui aérien et terrestre fourni par l’Arabie Saoudite et ses alliés arabes du golfe Persique.
Elles ont ainsi gagné la bataille pour le grand port d’Aden, deuxième ville du pays, où la situation reste néanmoins confuse, mais où le gouvernement du président Abed Rabbo Mansour Hadi, le seul reconnu par la communauté internationale, a pu récemment retourner après six mois d’exil. Elles ont reconquis ensuite cinq provinces du sud.
A voir, le reportage photo de Guillaume Binet (Myop) au Yemen
Mais cette coalition est pour le moins disparate : ce qui la réunit, c’est son hostilité à la rébellion et le fait qu’elle opère sous commandement saoudien, bénéficiant des armes, des subsides et de l’encadrement des monarchies arabes. Sous le nom de «résistance populaire», elle réunit ainsi des autonomistes et indépendantistes sudistes - le Yémen du Sud fut indépendant jusqu’en 1990 -, des combattants islamistes, des volontaires et des tribus sunnites. A présent, elle s’efforce de remonter en direction de Sanaa et d’avancer vers la mer Rouge - elle a repris le célèbre détroit stratégique de Bab-el-Mandeb, à l’entrée sud de la mer Rouge -, mais sa progression s’avère très lente.
Nouveaux territoires pour Al-Qaeda
Un nouveau front s’est également établi près de l’antique cité de Maarib, dans l’est du Yémen. Là encore, on trouve, aux côtés des unités gouvernementales, des unités saoudiennes renforcées par d’autres de la coalition arabe, en particulier des Emirats arabes unis.
Le camp adverse n’est pas moins hétéroclite. Il rassemble les rebelles houthis, une secte radicale zaédite (les zaédites sont apparentés aux chiites), originaire du nord du pays, en dissidence depuis de longues années et qui ont conquis l’an dernier Sanaa et une large partie du pays. Elle est alliée aux forces fidèles à l’ex-président Ali Abdallah Saleh, chassé du pouvoir à la faveur de l’insurrection populaire de 2011.
C’est la prise de la capitale, puis l’avancée foudroyante des rebelles en direction d’Aden qui avait provoqué la réaction de Riyad et l’intervention aérienne de la coalition, laquelle bombarde depuis mars le pays, notamment sa capitale.
Cette habitante de Saada, ville du nord en grande partie détruite, a trouvé refuge avec sa fille dans une école de Khamir, au nord de la capitale, le 30 septembre.
(Photo Guillaume Binet. Myop)
Mais la partie ne se joue pas qu’entre ces deux coalitions. Profitant de l’affaiblissement du pouvoir central, puis du chaos créé par l’escalade du conflit, Al-Qaeda dans la péninsule Arabique (Aqpa), déjà actif de longue date dans le sud et l’est du pays, s’est emparé de nouveaux territoires. Désormais, il contrôle l’immensité semi-désertique de l’Hadramaout (d’où est originaire la famille d’Oussama Ben Laden), le port de Moukala, certains quartiers d’Aden, plus des enclaves ici et là. Depuis de longs mois, il impose dans ces régions la loi islamique la plus stricte, exécutant toute personne accusée de sorcellerie, d’homosexualité et amputant celles accusées de vol.
Depuis quelques mois, une nouvelle force est apparue : l'Etat islamique (EI). Il se pose en nouvel ennemi des uns et des autres, se déclarant seul contre tous. En septembre, il a provoqué la surprise en signant ses premières attaques meurtrières à Aden, ciblant le gouvernement et des troupes de la coalition anti-rebelles. «La guerre au Yémen est un laboratoire parfait pour un groupe […] cherchant une expansion régionale, relève The Soufan Group, un institut d'analyse stratégique. Le groupe suit la stratégie mise en œuvre en Irak et en Syrie, exploitant l'insécurité et l'instabilité.»
En fait, c'est un grand jeu qui se déroule au Yémen auquel participent, à la fois, des acteurs autonomes - Aqpa et l'Etat islamique - et d'autres liés à l'une ou l'autre des puissances périphériques - les Houthis, soutenus par l'Iran, la «résistance populaire», appuyée par Riyad et la coalition arabe. Ce qui fait que l'ancienne Arabia Felix de l'Antiquité est devenue, avec la Syrie, le champ d'affrontement privilégié de l'Arabie Saoudite et de l'Iran.
Les réseaux de Saleh
Le royaume saoudien a toujours considéré le Yémen comme sa chasse gardée. Pour lui, sa conquête par les Houthis participe d'un vaste plan d'encerclement de l'Arabie Saoudite programmé par Téhéran, les milices chiites jouant le rôle comparable à celui du Hezbollah au Liban. D'où la violence de sa réaction. «C'est la première fois que les Saoudiens se lancent dans une expédition militaire de grande envergure sans le soutien des Etats-Unis», souligne un ministre des Affaires étrangères d'un émirat du Golfe. C'est la première grande opération militaire du royaume à l'extérieur.
Mais si l’intervention militaire, aérienne et terrestre est très populaire dans le royaume, elle représente un immense défi pour la monarchie. Si elle échoue, elle va fragiliser la dynastie Soudeiri, qui a repris le contrôle du pays à la mort du roi Abdallah, en janvier 2015, en particulier le jeune vice-prince-héritier Mohammed ben-Salmane. C’est lui qui incarne la guerre au Yémen, en sa qualité de ministre de la Défense et fils du roi. S’il échoue, le trône s’éloigne de lui au profit du prince Mohammed ben-Nayef, le prince-héritier et vice-Premier ministre.
Pour l’Iran, en revanche, le Yémen n’est pas un enjeu de politique intérieure. Et ce n’est pas un théâtre militaire prioritaire, comme la Syrie ou l’Irak. Mais le régime iranien a néanmoins l’opportunité de s’opposer aux Saoudiens en soutenant les Houthis et de les utiliser comme une carte à jouer. D’où des livraisons d’armes aux rebelles, comme l’a montré le récent arraisonnement, par les Saoudiens, d’un bateau iranien.
Avec l’irruption de l’Etat islamique, la guerre s’est encore complexifiée. Car, comme l’avait fait l’Aqpa, cette organisation a su rallier des tribus locales et des notables. La tâche de la coalition arabe qui, en dépit de centaine de raids aériens et de l’envoi de milliers de soldats, n’est pas parvenue à faire plier les Houthis et leurs alliés - toujours maîtres du nord du pays et de Sanaa - s’en trouve donc compliquée. Il va lui falloir se battre sur deux fronts, d’autant plus que l’ancien président Saleh, l’allié des Houthis, a réactivé des anciens réseaux avec des groupes jihadistes pour faire baisser la pression militaire contre son camp.
Bouleversements stratégiques
D’autre part, des fissures commencent à apparaître au sein de la coalition entre les groupes séparatistes du sud, souvent issus ou proches de l’ancien régime communiste du Yémen du Sud, et les islamistes sunnites, qu’ils soient dans la mouvance ou non d’Al-Qaeda. Dans ces conditions, on voit mal celle-ci partir de sitôt à l’assaut de Sanaa ou même de Taëz, la grande ville au centre du pays, actuellement partagée entre des groupes liés aux Frères musulmans et les Houthis. D’autant plus que le relief très montagneux du pays est un atout en faveur de la rébellion houthie.
Le conflit yéménite reflète les bouleversements stratégiques en cours dans la région. Désormais, l'Arabie Saoudite apparaît comme une puissance militaire, assumant le leadership du monde arabe - l'Egypte n'en a plus les moyens - et plus distante des Etats-Unis. La guerre, aussi, met en lumière les impératifs sécuritaires du royaume. «Son alliance sur le terrain yéménite avec des groupes islamistes radicaux témoigne que la préoccupation essentielle de Riyad est la question chiite et non celle des jihadistes», souligne un expert du dossier. François Hollande, l'ami et l'allié de Riyad, doit bien en être conscient.
Photos: Guillaume Binet.Myop




