C'est une étrange campagne électorale, presque sans affiche ou banderoles, car les principaux partis en lice veulent limiter les frais pour ce retour aux urnes dimanche avec des législatives anticipées. Soit cinq mois à peine après un précédent scrutin qui, le 7 juin, avait donné un Parlement ingouvernable. Etrange campagne aussi car elle se déroule presque sans meeting. La peur est là, après le double attentat-suicide qui a fait 102 morts le 10 octobre devant la gare d'Ankara, visant une manifestation de la gauche et de la formation prokurde HDP (Parti démocratique des peuples, lire ci-contre).
Ce parti mutant, longtemps vitrine politique de la rébellion kurde, est devenu avec son nouveau co-président, Selahattin Demirtas, 42 ans, le représentant «de toutes les minorités et de toutes les diversités». Il avait pour la première fois remporté 13,6 % des voix en juin, franchissant le seuil électoral minimum des 10 %, ce qui a coûté à l'AKP, la formation du président Recep Tayyip Erdogan, sa majorité absolue. Le HDP reste la principale cible du pouvoir. Mais si la bataille électorale se mène en demi-teinte, sur fond de tensions croissantes et de reprise des affrontements armés avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), l'enjeu n'en est pas moins essentiel. Car ce qui se joue, est le destin politique d'Erdogan.
En treize ans au pouvoir, celui que ses adversaires appellent «le nouveau sultan» a profondément transformé le pays, triplant le revenu par habitant. Mais il est aussi devenu de plus en plus autoritaire. Si son mandat n'est pas directement en jeu, du sort des urnes dépend la réalité du pouvoir dont il continuera à disposer. Elu chef de l'Etat dès le premier tour en août 2014, avec 51,8 % des voix, pour la première élection présidentielle au suffrage universel, le fondateur et leader charismatique de l'AKP (qui était Premier ministre depuis 2003) avait mené campagne en juin pour que son parti obtienne une majorité des deux tiers permettant l'instauration d'une république présidentielle inspirée du modèle français.
«Hyperprésidence»
Rejetée par une grande partie de l'opinion, y compris au sein de l'électorat AKP, cette volonté affichée d'une «hyperprésidence» a été l'une des causes de l'échec de l'AKP, arrivé en tête avec 40,6 % des voix mais, pour la première fois depuis treize ans, sans majorité absolue. Cette fois, Erdogan s'abstient de mener trop ouvertement campagne. Il tente juste d'obtenir une majorité à même de conserver pour l'AKP l'intégralité du pouvoir. «Il ne veut pas simplement le pouvoir, il veut transformer la République et se sent investi par Dieu pour cette mission», analyse Menderes Çinar, professeur de sciences politiques à l'université Baskent d'Ankara.
Pour gagner les voix de la droite nationaliste, Erdogan a joué à fond la polarisation entre «eux» (les laïcs, la gauche, les nationalistes kurdes) et «nous» (les croyants, les conservateurs, les patriotes). Il a sciemment attisé toutes les tensions latentes du pays et rallumé le conflit avec la guérilla kurde (40 000 morts depuis 1984), alors que lui-même avait ouvert il y a deux ans des négociations de paix et des discussions directes avec son leader Abdullah Öcalan, condamné à la prison à vie.
Cette «guerre contre le terrorisme» visant l'Etat islamique (EI), mais plus encore le PKK, lui permet de se poser en gardien de l'unité nationale, jouant un «moi ou le chaos». Depuis juillet, les affrontements se sont multipliés, notamment dans le sud-est à majorité kurde, faisant plus de 400 morts, dont 150 parmi les forces de l'ordre. «Nous ne laisserons pas ce pays être gagné par l'incendie qui sévit dans la région, nous ne le laisserons pas devenir un pays où les traîtres prospèrent», martèle-t-il dans la campagne.
Grande coalition
Les derniers sondages montrent une avance de l’AKP de 1 ou 2 points sans lui garantir la majorité absolue. Erdogan fera tout pour conserver en tant que président les pouvoirs de facto dont il a jusqu’ici usé et abusé. La fermeture, à trois jours du scrutin, des chaînes Bugün TV et Kanaltürk sonne comme un avertissement pour tous les médias jugés trop critiques. Et l’opposition craint des fraudes, notamment dans la vingtaine de circonscriptions où l’AKP avait perdu un siège de quelques voix.
«Cette peur, qu'elle soit fondée ou seulement le fruit d'une paranoïa, est une conséquence directe de l'autoritarisme croissant du président Erdogan, comme du contrôle de tous les leviers du pouvoir par son parti, et de l'absence de transparence d'une partie du processus du dépouillement», résume Ahmet Insel, politologue et animateur de la revue Birikim.
En juin, le principal obstacle à la formation d’un gouvernement de coalition avait été l’intransigeance d’Erdogan. Il ne peut cette fois rejouer dans l’immédiat une troisième fois le match. Une coalition avec la droite nationaliste du MHP serait idéologiquement la plus facile et elle a la préférence d’Erdogan. Cela attisera encore plus les tensions avec les Kurdes (20 % de la population).
Les milieux d’affaires, comme une bonne partie de la société civile, les élites intellectuelles mais aussi Bruxelles comme Washington pressent pour une «grande coalition» à l’allemande avec le Parti républicain du peuple (CHP), social-démocrate et kémaliste, la deuxième force politique du pays. Pour les Occidentaux, la stabilité de la Turquie, pilier du flanc sud-est de l’Otan, est essentielle : le chaos dans ce pays, qui héberge deux millions de réfugiés syriens, accroîtrait encore leur afflux vers l’UE. Recep Tayyip Erdogan use et abuse de cette carte, sachant qu’à défaut d’être comme auparavant le garant de la stabilité d’une Turquie devenue un acteur majeur de la scène régionale, il reste un moindre mal, notamment pour les Européens et d’abord Berlin.




