Depuis octobre, pas moins de cinq employés d'une maison d'édition de Hongkong se sont littéralement volatilisés. Nul ne sait où ils se trouvent, mais les soupçons se portent de plus en plus sur des enlèvements par les autorités chinoises. Si ces spéculations étaient avérées, elles mettraient à mal l'accord signé lors de la rétrocession de l'ancienne colonie britannique à la Chine en 1997. Lequel avait entériné la notion d'«un pays, deux systèmes», garantissant à Hongkong une administration et une justice séparées du régime communiste chinois, ainsi que la liberté d'expression.
Critiques. Le mystère s'est épaissi et compliqué avec la dernière disparition en date, celle de Lee Bo, 65 ans, copropriétaire de la maison d'édition Mighty Current Media. Alors qu'il possède la double nationalité sino-britannique, sa disparition a coïncidé avec la visite officielle en Chine cette semaine du ministre britannique des Affaires étrangères, Philip Hammond. La maison d'édition Mighty Current Media, qui possède également une librairie à Hongkong, Causeway Bay Books, s'est spécialisée au fil des ans dans la publication d'ouvrages sensationnalistes et critiques du régime communiste chinois et de ses dirigeants. Les livres, interdits sur le continent, abordent notamment la corruption et la vie sexuelle des dirigeants.
L'épouse de Lee Bo a signalé sa disparition aux autorités de Hongkong le 1er janvier. Il a été vu pour la dernière fois le 30 décembre, près d'un entrepôt utilisé par sa maison d'édition. Un autre copropriétaire de Mighty Current Media, Gui Minhai, 51 ans, qui possède aussi un passeport suédois, avait disparu le 17 octobre alors qu'il était dans l'appartement en bord de mer qu'il possède en Thaïlande. Quelques jours plus tard, Lu Bo, autre copropriétaire, n'avait plus donné signe de vie alors qu'il se trouvait à Shenzhen, grande ville chinoise située en bordure de Hongkong. Peu après, c'était au tour de deux autres employés de se volatiliser à Dongguan, ville du sud de la Chine.
Fax manuscrit. L'affaire a rebondi ce mardi lorsque Choi Pa King, l'épouse de Lee Bo, a retiré sa plainte pour «disparition inquiétante», expliquant avoir eu des nouvelles de son mari. Ce dernier aurait envoyé un fax manuscrit, identifié par sa femme, dans lequel il expliquait s'être rendu de son plein gré en Chine «pour porter assistance à une enquête» dont il ne spécifie pas la teneur. Sauf que son laissez-passer pour la Chine resté chez lui.
Selon les ONG des droits de l'homme, le ton de la lettre, écrite en mandarin alors que le couple se parle en cantonais, semble forcé, ce qui signifie que Lee Bo a bien été enlevé et est retenu par les autorités chinoises. «S'il a effectivement écrit cette lettre, c'est très probablement sous la contrainte», a estimé William Nee, chercheur à Amnesty International, rappelant qu'en Chine, la police et la sécurité nationale exercent souvent «une énorme pression sur les membres de la famille pour qu'ils ne parlent pas aux médias.»
Livre explosif. Si le ministère suédois des Affaires étrangères s'est dit «préoccupé par la disparition de l'un de ses citoyens», c'est le Royaume-Uni qui s'est montré le plus sonore. Mardi, lors d'une conférence de presse aux côtés de son homologue chinois, le ministre de l'Intérieur, Philip Hammond, s'est inquiété de la disparition de Lee Bo, «citoyen britannique», et a demandé «à la fois aux autorités de Hongkong et de la Chine continentale s'ils avaient connaissance de l'endroit où il se trouve». Il a également rappelé que si Lee Bo était impliqué dans un quelconque «non-respect des lois de Hongkong, la question devrait être réglée à Hongkong, par le système judiciaire de Hongkong». Lee Bo est «surtout et avant tout citoyen chinois» a répliqué son homologue, imperturbable. Un peu plus tard, son porte-parole a rappelé que les affaires de Hongkong étaient des affaires internes à la Chine et qu'«aucun pays étranger n'avait le droit de s'interposer».
Plusieurs sources expliquent la disparition de ces cinq éditeurs par le fait que Causeway Books s'apprêtait à sortir un livre explosif sur une ancienne maîtresse de Xi Jinping, le président chinois. The Global Times, un tabloïd pro-régime, a accusé cette maison de publier de «fausses informations […] sources de certaines rumeurs politiques, qui ont eu une influence malfaisante».




