Menu
Libération
Enquête

Les bobards de Nigel Farage démontés par «Libé»

Le leader de l’Ukip, parti europhobe britannique, avait affirmé que le sabotage de sa voiture en France cet automne était une tentative d’assassinat. Il s’est dédit après notre enquête.

Publié le 07/01/2016 à 19h51

La tentative d'assassinat contre Nigel Farage ne tient pas vraiment la route. Le leader de Ukip, le parti europhobe britannique, a fait les gros titres de la presse anglaise cette semaine après avoir révélé qu'il avait été victime à l'automne 2015 d'une «tentative d'assassinat» en France. Mais une enquête de Libération, publiée mardi, a largement remis en cause les témoignages invoqués par Farage. Lequel a rétropédalé mercredi, niant avoir tenu les propos rapportés par un journal anglais. Retour sur une affaire qui s'est dégonflée.

Intox

C'est le Mail On Sunday qui révèle l'histoire, dimanche. Le tabloïd britannique relate en détail l'accident suspect dont a été victime l'eurodéputé sur une autoroute du nord de la France en octobre, grâce au témoignage exclusif du premier intéressé. Le 21 octobre, Farage rentre de Bruxelles dans sa Volvo V70. «Au milieu de nulle part», l'une de ses roues se détache. Le Mail On Sunday décrit l'incident «effrayant» et sa suite, qui ne l'est pas moins. A en croire Farage, la police identifie une «piste criminelle» en constatant que tous les écrous de ses quatre roues étaient dévissés. «La police française a examiné [l'accident] et m'a dit que, parfois, les boulons d'une roue peuvent se desserrer un peu, mais pas sur les quatre roues», explique le leader de Ukip.

Un constat partagé, selon Farage, par les garagistes intervenus pour le remorquer, «absolument certains de la piste criminelle». Et si l'affaire n'est pas allée plus loin, c'est que le leader de Ukip, qui se dit habitué aux menaces de mort, affirme avoir refusé de porter plainte, demandant «à la police de ne pas poursuivre l'enquête». Voilà pour sa version.

Désintox

La réalité est un peu différente. Car si rien ne permet d'affirmer que sa voiture n'a pas été sabotée, tous les témoignages qu'il cite pour étayer cette thèse sont fictifs. Le garagiste et les autorités françaises ont affirmé à Libération n'avoir jamais soupçonné de «piste criminelle».

Après son accident, survenu sur l’A16 à hauteur de Marck, près de Calais, la police est bien intervenue sur les lieux pour faire remorquer le véhicule. Mais la fiche d’intervention des CRS ne mentionne qu’un simple dépannage. Et donc pas le début d’une enquête de police.

En fait, les forces de l’ordre n’ont même pas examiné la voiture, et n’ont donc pas pu constater ce qu’affirme Farage : que toutes les roues étaient desserrés. Et a encore moins pu soupçonner une piste criminelle.

«Quand c'est un problème mécanique et qu'il n'y a ni blessé ni dégât au domaine public, on se contente d'une simple assistance et on appelle un dépanneur», indiquent les CRS, qui confirment ainsi n'avoir rien remarqué sur le véhicule de Farage.

C'est le dépanneur, une fois la Volvo remorquée jusqu'à son garage, qui a vu que tous les écrous étaient desserrés. Interrogé par Libération, ce dernier se souvient très bien de son échange avec son client. Et pour cause, ni lui ni son collègue ne connaissant un seul mot d'anglais (et Farage ne parlant visiblement pas français), ils ont dû communiquer «avec les mains». Certes, Philippe Marquis, propriétaire du garage du même nom avec ses deux frères, a trouvé «bizarre» de voir les écrous desserrés. «Je n'ai jamais vu ça», raconte-t-il. Mais au lieu de parler de «sabotage» à l'automobiliste infortuné, le garagiste a émis l'hypothèse selon laquelle les boulons «avaient été mal serrés dès le départ dans un autre garage», et a cherché à savoir si la voiture n'avait pas fait l'objet récemment d'une autre intervention. La barrière de la langue l'a empêché d'en savoir plus. Philippe Marquis est en tout cas catégorique : il n'a jamais évoqué de «sabotage». «Je n'ai jamais dit ça», insiste-t-il, assurant que personne de son garage n'a communiqué avec le Britannique et n'a donc pu lui faire comprendre une telle chose. Et de répéter que Farage l'a simplement «vu resserrer toutes les roues». C'est tout. Après quoi, l'eurodéputé est reparti au volant de sa voiture réparée, et le garagiste n'a plus jamais entendu parler de lui. «Je ne savais même pas qui c'était», affirme ce dernier.

Contacté par Libération, le procureur de Boulogne-sur-mer confirme que si une tentative d'assassinat avait été soupçonnée, une procédure pénale aurait été engagée, avec ou sans plainte de l'intéressé. «J'aurais été aussitôt averti, et on aurait ouvert une enquête.» L'affirmation selon laquelle la police n'aurait pas poursuivi ses investigations en raison de la volonté de Farage ne tient pas. Selon le code pénal, le procureur peut se substituer à la victime et ouvrir une enquête si celle-ci refuse de porter plainte.

Au lendemain de l'enquête de Libération, mercredi, le Mail (Daily, cette fois) est revenu sur l'affaire. Le tabloïd, qui semble avoir oublié que l'affaire a été révélée dans son édition dominicale et se contente pudiquement d'indiquer qu'elle l'a été «dans un journal du dimanche», a interrogé Nigel Farage. Lequel a changé de version. Déclarant qu'il «n'avait aucun désir de voir cette histoire sortir» dans les journaux, il a affirmé n'avoir «jamais mentionné aucun mécanicien». Et a semblé surtout soucieux de faire oublier cette histoire : «Pour ma part, je considère que cette affaire est close.»

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique