Les Panama Papers ont eu la peau du Premier ministre islandais, Sigmundur David Gunnalaugsson, accusé d’avoir détenu avec sa femme une société offshore basée aux Iles vierges britanniques, sans l’avoir jamais déclaré publiquement. A la tête de la coalition de droite qui dirige ce petit pays de 329 000 habitants, le ministre de l’agriculture du Parti du progrès (centre droit), Sigurdur Ingi Johannsonn doit lui succéder. Et des élections législatives anticipées devraient se tenir à l’automne. Cela suffira-t-il à calmer les manifestants qui se massent depuis lundi devant le Parlement ? Pas sûr, tant la colère est grande. Et s’explique. Entretien avec Torfi Tulinius, professeur d’université, spécialiste de littérature médiévale, fin connaisseur de la politique islandaise et manifestant depuis lundi.
En quoi le scandale qui éclabousse le gouvernement est-il particulièrement enrageant ?
Malgré le krach, malgré la crise politique que nous avons traversée en 2008-2009, l’Islande avait réussi à se rétablir coûte que coûte. Quand le premier gouvernement de gauche à être élu a pris les commandes en 2009, beaucoup de bonnes décisions ont été prises. Notamment une dévaluation très importante (de 50%) de notre monnaie, la couronne. Nos exportations de poissons ont du coup beaucoup augmenté en valeur. Beaucoup d’Islandais sont partis travailler dans d’autres pays scandinaves ce qui a permis de résorber le chômage. Ajoutez à cela un réchauffement climatique qui s’est traduit par une affluence de maquereaux qui se vendent très bien, l’éruption du volcan qui a accru la notoriété de notre pays, et un tourisme qui s’est littéralement envolé depuis 2013. Nous en sommes à 1,5 million de visiteurs par an. Bref, le pays s’est relevé. Ce scandale tombe vraiment à un mauvais moment. Les trois banques qui s’étaient effondrées en 2008, ont été nationalisées. Il est question de les privatiser à terme. Qui va les acheter ? Ces gens qui ont placé leur argent dans des paradis fiscaux ? Vous imaginez ? Le Premier ministre qui vient de démissionner avait tout d’un représentant de commerce. Prêt à vendre n’importe quelle promesse ou idée sans les tenir. En outre, nous n’avons même pas pu nous prononcer sur une éventuelle entrée dans l’Union européenne. Le référendum n’a pas eu lieu.
Ce gouvernement n’est pas à la hauteur de la relève?
Oui. Et la relève n’est pas qu’économique. L’Islande a progressé depuis 2008. La population est devenue plus critique. Les médias aussi. Ils se sont professionnalisés. Il y a aussi des fonctionnaires qui font bien leur travail. Je pense notamment à notre défenseur des droits. De surcroît, l’attention accordée aux intellectuels, à ceux qui réfléchissent a progressé. On nous écoute davantage. Il est vrai que notre classe intellectuelle n’est pas établie de longue date. L’université n’a que 100 ans. La faculté des sciences sociales n’existe que depuis trente ans…
Quelle alternative politique voyez-vous ?
C’est difficile à dire. La gauche ne s’est pas encore remise de sa défaite aux élections législatives de 2013. On parle beaucoup du Parti des pirates qui milite pour une démocratie participative et qui est convaincu que qu’Internet a changé le monde. Je crois qu’il s’agit surtout d’un mouvement qui attire les jeunes qui en ont marre des vieux partis et se nourrit de la perte de crédibilité de notre classe politique. Cela ressemble à une internationale des numérisés. Et cela reste un peu une nébuleuse. Il me semble que si la gauche a déçu, ce pays est avant tout majoritairement social démocrate. Même si nous n’avons pas de grand passé industriel, ou de grand passé syndicaliste.




