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Libération
Reportage

Sur la Nationale 1, les réfugiés en quête de sécurité

Fuyant les attaques de Boko Haram, entre 100 000 et 150 000 personnes se sont installées sur les bas-côtés de la route qui longe la frontière entre le Niger et le Nigeria.

ParPierre Nkoghé
Envoyé spécial à Diffa
Publié le 11/04/2016 à 20h31

Il n’est pas midi, mais la chaleur est suffocante. Le chef du village d’Assaga et son frère commencent tout juste à relater l’attaque qu’ils ont subie. Mais il faut s’interrompre. Regards inquiets : la zone n’est plus sûre. Sur la route, à environ 5 kilomètres, deux kamikazes viennent de se faire exploser dans un véhicule de transport public. C’est jour de marché à Diffa, dans le sud-est du Niger. Une cible de choix pour Boko Haram. Deux avions Soukhoï crèvent le ciel. Des véhicules militaires convergent vers le lieu de l’explosion. Les humanitaires prennent en sens inverse le long ruban noir qui fend la plaine de sable blanc pour se mettre à l’abri.

Une journée comme il y en a trop sur la route nationale 1. Construite dans les années 70, la «RN1», qui longe la frontière du Nigeria en desservant le «Niger utile», partie la plus fertile du pays, a été baptisée «route de l'unité». Elle relie Niamey aux rives du lac Tchad, soit près de 1 400 kilomètres, rapprochant les Songhaï-Zarma de l'Ouest aux Haoussas de l'Est. Une allégorie aujourd'hui lointaine. La «route de l'unité» est surtout devenue le goudron des réfugiés. Sur environ 120 km, la RN1 est bordée de huttes de paille et de bâches floquées des logos des organismes onusiens. Ici survivent réfugiés nigérians et déplacés de l'intérieur. Le symbole de la crise Boko Haram au Niger.

No man's land. Harcelés par la secte islamiste, les villages des rives de la Komadougou Yobé, la rivière qui marque la frontière entre le Niger et le Nigeria, ont reculé. Et le goudron a remplacé l'eau. Ainsi, quand la population du village d'Assaga, côté Nigeria, a fui après avoir été attaquée le 27 juin 2015 (12 morts), sur l'autre rive, ceux d'Assaga côté Niger leur ont emboîté le pas de peur que leur tour vienne. Après avoir marché dans un paysage désolé, les habitants des deux villages se sont arrêtés le long de la route, chacun de leur côté. Depuis, la zone entre la route et la frontière est un no man's land dangereux où les forces de sécurité nigériennes s'échinent à contenir les incursions de Boko Haram depuis le Nigeria. Le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) estime que 138 000 personnes sont venues du Nigeria. Et 137 000 autres sont des déplacés internes. Deux camps ont été créés à distance de la frontière, mais ils sont boudés, notamment en raison du manque d'activités économiques. Alors, entre 100 000 et 150 000 personnes se sont installées le long de la route, sur 35 sites.

«Les gens choisissent la route car ils s'y sentent en sécurité», explique Mamadou Ary Wally. Cet instituteur vivait à Afofo, un village nigérien sur les rives de la Komadougou Yobé. L'ensemble d'Afofo s'est déplacé «préventivement» jusqu'au site de Koublé Ngourtoi, alors que les attaques de villages frontaliers par Boko Haram se multipliaient l'an dernier. «Les gens se sont installés ici en espérant qu'en cas d'attaque, l'intervention sera plus facile», reprend l'enseignant, qui se méfie de tout le monde et redoute les complices de Boko Haram au sein même de sa communauté. «On est à 10 kilomètres de la frontière et Boko Haram hésite à venir. Ils savent que, s'ils viennent nous attaquer, sur le trajet du retour, l'avion va les frapper avant de passer la rivière.» D'ailleurs, «si ce n'est pas pour la sécurité, pourquoi serions-nous ici ?» s'interroge-t-il en désignant le paysage aride envahi par la poussière en ce jour de grand vent. «Ici, il n'y a rien, à part l'aide des ONG. Notre économie est sur les bords de la Komadougou Yobé. Mais, 12 kilomètres à pied, c'est trop loin. Tu ne peux pas partir le matin, travailler et rentrer le soir. Même si tu acceptes le danger.»

Derrière lui, l’asphalte est neuf. Des Chinois avaient entrepris de le rénover. Ils n’ont pas fini. Ils sont partis quand le Niger a été frontalement attaqué en février 2015. Leur base, désertée, a été récupérée par l’armée. La route est surtout fréquentée par les véhicules militaires, les 4 × 4 blancs des humanitaires et de vieux camions Toyota où s’entassent ceux qui ont pu payer le déplacement. Aucune moto. Utilisées par Boko Haram, elles sont interdites.

«Psychose». «La route est un lien stratégique. Les gens savent qu'elle permet en cas de difficulté que l'on vienne à leur secours plus facilement», explique Hassan Ardo Ido, secrétaire général du gouvernorat de Diffa. «C'est aussi la route qui amène les approvisionnements et les autres opportunités.» Il estime que la situation est «globalement sous contrôle», même si les attentats suicides créent de la «psychose». Toutefois, avec la frontière toute proche, la sécurité reste précaire. D'ailleurs, en cette saison sèche, la Komadougou est de plus en plus facile à franchir et les incidents se multiplient. «La principale difficulté, c'est que la rive nigériane de la Komadougou n'est pas occupée par les forces nigérianes. Donc, sur l'autre rive, nous avons des terroristes qui sont maîtres du terrain et prospèrent, juste à côté de nous» , poursuit Hassan Ardo Ido. D'autant que «les enfants qui ont rejoint Boko Haram sont issus de cette zone. Ils sont chez eux, peuvent bénéficier de complicités et connaissent très bien le terrain».

Le retour dans les villages désertés n'est pas à l'ordre du jour, estime Benoît Moreno, du HCR : «C'est un peu le Diffa du futur sous nos yeux. Ce que l'on voit en paille, cela va devenir, petit à petit, des cases plus solides, en banco [mélange de terre et de paille, ndlr]. Au village d'Assaga, on voit des cases semi-permanentes sortir de terre. Les gens savent qu'ils vont rester un petit moment ici.» Deux jours après l'explosion, le chef du village d'Assaga et son frère se souviennent des terres qu'ils ont dû quitter. «Il y avait toutes sortes de cultures, le paprika, le mil, les choux, les poivrons, listent-ils, assis dans leur case. Ceux qui faisaient de l'élevage n'avaient pas d'efforts à fournir pour nourrir le bétail, car il y a de l'eau et l'endroit est vert. Mais on sait qu'on ne peut pas y rentrer. D'ailleurs, même ici, on a peur.»

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