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Législatives

Chypre, un pays qui veut sortir de ses crises

Rencontre à la veille du scrutin de dimanche avec un président en quête de solutions contre le marasme et la partition de l’île.

Nicos Anastasiades en février 2013, avant son élection à la tête de l’Etat. (Photo Yorgos Karahalis. Reuters)
ParMaria Malagardis
Envoyée spéciale à Nicosie (Chypre)
Publié le 20/05/2016 à 20h41

A Nicosie, la capitale de Chypre, l'ancienne résidence du gouverneur britannique abrite désormais le palais présidentiel : une imposante bâtisse entourée de pelouses et dont le fronton est toujours orné des armoiries de la couronne britannique sculptées dans la pierre. Il suffit de tourner le dos au bâtiment principal en avançant vers le parking pour apercevoir au loin un autre symbole : sur les flancs du Pendadactilon, «la montagne aux cinq doigts» s'étend une autre «sculpture», gigantesque celle-là : un drapeau orné d'un croissant, à côté duquel figure l'inscription en lettres géantes «Je suis fier de dire que je suis turc.» Chaque jour, l'hôte du palais présidentiel peut ainsi contempler la tragédie de son pays, dont 37 % du territoire est occupé par les forces turques depuis quarante-deux ans.

L'actuel président de la République, du moins de sa zone libre, ne risque pas de l'oublier. Nicos Anastasiades, élu en 2013, était à la tête d'un cabinet d'avocats et un homme de 27 ans quand, en 1974, une tentative de coup d'Etat fomenté par la junte des colonels, alors au pouvoir en Grèce, a servi de prétexte à Ankara pour occuper le nord de l'île, officiellement pour protéger la minorité turque. Depuis cette date, la principale mission de tout chef d'Etat de la partie sud est d'œuvrer à la réunification de cette île devenue membre de l'Union européenne en 2004 et située à l'extrême sud-est oriental méditerranéen, à une demi-heure de vol des côtes syriennes. Mais en quatre décennies, bien des espoirs ont laissé place aux désillusions. «Et plus le temps passe, plus la situation s'aggrave», soupire Nicos Anastasiades, conscient que les effets de l'immigration massive de colons venus d'Anatolie seront de plus en plus compliqués à gérer.

Propriétés accaparées

On estime en effet que de 150 000 à 200 000 Turcs encouragés par Ankara se sont installés depuis quarante ans dans l'autoproclamée République turque de Chypre du Nord (RTCN). Une entité que seule la Turquie reconnaît et qui se trouve toujours sous embargo international. «Aujourd'hui, ces colons ont souvent épousé des femmes chypriotes turques et ont eu des enfants qui n'ont connu que Chypre», dit à Libération le Président. Il rappelle également que le principal sujet sur lequel butent toujours les négociations est celui des propriétés des Chypriotes grecs accaparées, depuis tant d'années, de l'autre côté de la ligne verte qui sépare l'île en deux. «Plusieurs solutions sont sur la table : le retour aux propriétaires initiaux, l'échange de propriétés avec celles situées au Sud et perdues par les Chypriotes turcs partis au Nord après 1974, ou encore des compensations financières», énumère cet élégant sexagénaire convaincu que «seule une solution sans vainqueur ni vaincu est envisageable». Mais aussi que le réglement «se trouve toujours à Ankara» qui, depuis quatre décennies, maintient près de 40 000 militaires dans le nord de l'île.

«Il faut que la Turquie abandonne les discours de bonne volonté pour appuyer concrètement une solution», estime-t-il d'un ton posé. «Les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs sauront s'entendre, insiste Anastasiades, toute la tragédie de notre pays vient de l'intervention de nos parrains historiques : la Grande-Bretagne [colonisateur de l'île jusqu'en 1960, ndlr], la Grèce et la Turquie. La Grèce n'intervient plus dans les affaires chypriotes. La Turquie doit en faire autant.»

Aujourd’hui, les astres sont peut-être bien alignés : en avril 2015, un nouveau président, Mustafa Akinci, a été élu au Nord, favorable à la réunification. Au risque parfois de se fâcher avec Recep Tayyip Erdogan, le dirigeant turc qui rappelle fréquemment à sa «fille chypriote» la dette du sang versé. Sans compter les milliards déversés par Ankara, qui paye toujours les salaires des fonctionnaires de la RTCN.

Reste que les deux leaders affichent leurs bonnes relations et les négociations au sommet devraient reprendre le 27 mai, juste après les élections législatives qui se déroulent dimanche à Chypre. Pour la première fois depuis la partition de cette île à peine plus grande que la Corse, les élections se concentrent non pas sur le kipriako, «la question chypriote» (ou la réunification), mais sur l'économie.

Le pays a traversé des turbulences inédites à partir de 2012, qui ne sont pas sans rappeler celles vécues par la Grèce voisine : dette insolvable, crise financière, menace de sortie de l'euro et même un «non» historique au Parlement chypriote juste après la prise de fonction de Nicos Anastasiades en février 2013. «Quand je suis arrivé au pouvoir, je me suis rendu compte que les caisses étaient vides. Nous avions juste un mois de liquidités disponibles. Quinze jours plus tard, à l'issue de l'Eurogroupe consacré à Chypre, on m'a donné vingt-quatre heures pour faire adopter un plan de réformes. C'était un samedi, j'ai réuni le Parlement le dimanche, lequel, pour des raisons de fierté nationale ou par simple populisme, a rejeté le plan. Résultat, on nous en a imposé un encore plus dur», explique le Président, qui appartient au Rassemblement démocratique, une formation de centre droit.

Austérité

A l'époque, peu d'observateurs prévoyaient un rétablissement rapide des finances du pays. Pourtant, trois ans plus tard, les «sacrifices considérables des Chypriotes», souligne Anastasiades, semblent porter leurs fruits malgré les restructurations bancaires brutales (une banque a été liquidée, deux au total ont «sacrifié» les dépôts de plus de 100 000 euros), mais aussi grâce à des mesures d'austérité bien ciblées : maintien des baisses de salaire déjà décidées par le précédent gouvernement, mais sans aucune hausse d'impôts sauf sur les bénéfices des sociétés passés de 10 % à 12,5 %. «Pour les premiers mois de 2016, nous obtenons le meilleur taux de croissance de la zone euro, à 2,7 %. Et le chômage a baissé de 16 % à 12 % cette année», rappelle le chef de l'Etat.

Malgré la grogne et les frustrations engendrées par la pilule toujours amère de l'austérité, son parti devrait ainsi arriver en tête des législatives de dimanche, renforcé par ce bilan encourageant. Reste à résoudre le casse-tête de la question chypriote. Anastasiades sera-t-il l'homme providentiel, lui qui, contre l'avis de son propre parti, avait appelé à voter «oui» lors du référendum sur le «plan Annan» devant aboutir à la réunification de l'île, rejeté par plus de 75 % des Chypriotes grecs en 2004 (mais accepté par près de 65 % des Chypriotes turcs) ? «Voir ton pays libéré, c'est évidemment le rêve d'une vie», confesse le Président, qui a un frère jumeau. Comme un signe du destin ?

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