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Boris Johnson allume la mèche

Son image d’histrion est trompeuse : l’ex-maire de Londres vise la place de Premier ministre.

Le 2 septembre 2015. Boris Johnson, alors maire de Londres, membre du Parti conservateur. (Photo Frédéric Stucin)
ParSonia Delesalle-Stolper
Correspondante à Londres
Publié le 22/06/2016 à 20h21

Imparable. Boris Johnson en blouse blanche de poissonnier, la tête plongée dans un énorme saumon, sera l’une des dernières images de la campagne. N’importe quel autre politique aurait hésité à se ridiculiser ainsi à la veille d’un vote crucial pour son avenir et celui du pays. Mais pas Boris Johnson : le conservateur de 52 ans, l’une des têtes de file du camp du Brexit, s’épanouit dans le ridicule, son sceau en politique. Il trimballe partout cette constante bonhomie, ces phrases alambiquées, ces gags répétés et cet air éternellement désolé qui semble dire «je n’y peux rien, c’est plus fort que moi».

Effectivement, Alexander Boris de Pfeffel Johnson, fils d’une peintre et d’un eurodéputé conservateur, arrière-petit-fils d’un ministre de l’Intérieur du grand vizir de l’Empire ottoman, n’y peut rien : il inspire la sympathie. D’ailleurs, tout le monde au Royaume-Uni (politiques, journalistes, hommes et femmes dans la rue) l’appelle «Boris». Même, ou surtout, s’ils ne l’ont jamais rencontré. Parce qu’il dispose de cette capacité rare à vous faire croire très vite que vous pourriez devenir amis. Personne ne ressent cela pour David Cameron.

Mensonge. Boris Johnson, 52 ans, successivement journaliste politique, animateur télévisé, député, maire de Londres (de 2008 à 2016) et encore député, rêve aujourd'hui du poste ultime, au 10 Downing Street. Son soutien au Brexit, qu'il rejetait auparavant comme une idée «folle», est dicté par cette ambition, même s'il prétend n'en avoir aucune. S'il devient Premier ministre, il expliquera probablement que c'est «malgré lui».

Boris a inventé un genre de politique unique et inimitable, exclusivement pour son propre usage. Il a commencé avec les cheveux. Ces cheveux ! Ses deux frères, dont Jo Johnson, ministre des Universités et passionnément pro-européen, et sa sœur Rachel, écrivaine à succès et aussi engagée dans le camp du remain, son père Stanley, aussi pour le in, tous ont la même chevelure blonde, presque blanche. Mais aucun n'en a fait sa marque de fabrique, avec une manière de ne pas se coiffer, d'y passer la main comme pour effacer des pensées trop confuses.

L'air toujours mal fagoté, descendant de son vélo comme s'il venait de tomber du lit, il est capable deux minutes plus tard de prononcer un discours emballant, citant dans le désordre Churchill (dont il a écrit une biographie remarquée), Cicéron (en latin) et Shakespeare. Pris en flagrant délit de mensonge et de plagiat à plusieurs reprises au cours de ses carrières (de journaliste puis d'homme politique), il balaye tout cela d'une chiquenaude. Parce qu'il sait que son charisme fera tout oublier. Il y a plus de vingt ans, correspondant du Daily Telegraph à Bruxelles, il avait prétendu que la courbure des bananes était dictée par Bruxelles, démarrant une série d'histoires rocambolesques ayant alimenté l'euroscepticisme de la presse britannique. Il a récemment affirmé que ces mêmes bananes ne pouvaient être vendues par bouquet de plus de trois, à cause d'une directive de l'UE. Les photos sur Twitter lui prouvant le contraire n'ont récolté de sa part qu'un haussement d'épaules. Pourquoi s'embarrasser de la vérité si on peut raconter une bonne histoire ?

Ses confrères, y compris au sein du Parti conservateur, sont moins friands du personnage que l’opinion publique. Moins dupes, peut-être. Homme politique le plus populaire du pays, Johnson est aussi l’un des moins aimés au sein de la classe politique. Pour les électeurs, le fait qu’il ne soit guère apprécié de ses pairs prouve sûrement qu’il est hostile à l’establishment. Pourtant, issu d’une famille très aisée, éduqué à Eton et Oxford, Johnson en est, en fait, un pur produit.

Solitaire. Jusqu'à présent, Boris Johnson n'a compté que sur sa séduction pour avancer. Avec succès. Mais afin de devenir Premier ministre, il faut cultiver les alliances, créer des réseaux de soutien, entretenir des amitiés solides. Le candidat à la tête des conservateurs, qui pourrait ensuite être désigné Premier ministre si Cameron démissionnait, est nommé d'abord par les députés tories. Boris Johnson, de son propre aveu, est plutôt un solitaire. Il n'existe pas vraiment de réseau Johnson, juste une grosse vague de popularité. Même en cas de victoire du Brexit, il n'est pas sûr que, cette fois-ci, le charme suffise.

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