En principe, tous les mercredis à la Chambre des communes à Westminster, c'est le cirque. Une demi-heure de foire d'empoigne, mais dans un langage policé, où l'on se traite d'«honorable membre» du Parlement ou «d'honorable ami», tout en plantant une insulte subtile dans une phrase assassine. Ce mercredi, l'ambiance était initialement et étrangement calme, le ton plus bas, les mines toujours un peu atterrées, voire franchement tristes. Parce que l'immense majorité des 650 députés a voté jeudi dernier en faveur du maintien au sein de l'Union européenne, alors que la population a choisi à 51,9 % l'option contraire. La digestion de cette décision historique - et de ce fossé entre les élus et les citoyens - s'avère décidément longue et ardue.
David Cameron s'est avancé pour répondre aux questions des députés et rendre compte de sa probable dernière visite en temps que Premier ministre à Bruxelles. Il a souligné que l'atmosphère dans la capitale européenne avait été «calme et plutôt triste». Assuré qu'il existait avec les vingt-sept autres membres de l'UE une «compréhension mutuelle sur le fait que nous avons besoin les uns des autres». Puis estimé qu'il avait commencé «sur un bon pied» le début de la fin de quarante et un ans de présence du Royaume-Uni au sein de l'UE.
«Mec, tirez-vous !» Mais, a-t-il rappelé, la suite des réjouissances et notamment la décision d'activer l'article 50, qui enclenchera la sortie effective du pays de l'UE, reviendra au «futur Premier ministre», qui devrait être nommé début septembre. Cameron n'a pas manqué de rappeler avoir expliqué aux alliés européens que l'inquiétude sur la liberté de circulation des personnes avait été un des facteurs décisifs en faveur du leave. Mais il a aussi souligné avoir reçu le message clair qu'il serait «impossible de bénéficier des avantages d'être membre sans en payer le prix». En gros, a-t-il poliment expliqué à son successeur, mieux vaut oublier d'obtenir le beurre et l'argent du beurre dans les futures relations avec l'UE. D'évidence, les futures négociations seront «incroyablement difficiles», a-t-il répété (lire ci-dessous). Avant d'affirmer que si des négociations formelles avant l'activation de l'article 50 n'étaient pas possibles, il ne «pensait pas que cela exclurait des discussions». Cameron rêve malgré tout de nouer la relation «la plus proche possible».
Ce ton très mesuré, policé, n'aura connu qu'un raté. Alors que Jeremy Corbyn, le leader travailliste, venait de lui lancer un charmant «pour les deux mois qui vous restent», le Premier ministre démissionnaire a littéralement rugi. Rouge écarlate, il a répliqué à Corbyn, empêtré dans une crise de leadership sans précédent : «S'il est peut-être dans l'intérêt de mon parti que vous restiez à cette position, cela ne l'est pas dans l'intérêt du pays. Pour l'amour du ciel, mec, tirez-vous !» Un langage rarement, voire jamais vu encore dans ces lieux respectables. Mais, depuis jeudi, les nerfs sont à vif, et rien n'est plus tout à fait normal.
A part ça, la routine, les deux principaux partis n'en finissent pas de se déchirer en interne. Les démissions autour du chef du Labour continuent, mais ce dernier, pour le moment, refuse toujours de partir. Côté conservateurs, les différents candidats à la succession de Cameron à la tête du parti et au poste de Premier ministre finissent de mettre leurs troupes en ordre de bataille avant la clôture des dépôts de candidature ce jeudi. La ministre de l'Intérieur, Theresa May, plutôt eurosceptique mais qui a soutenu le camp du remain, et le chef de file du leave, Boris Johnson, devraient être les candidats les plus solides. L'ex-maire de Londres reste toujours invisible, probablement en train de concocter le plan d'application du Brexit qu'il avait oublié de préparer avant sa victoire qu'il n'attendait manifestement pas.
Celui qui pourrait devenir son numéro 2, le ministre de la Justice, Michael Gove, n'espérait pas la victoire lui non plus. Sarah Vine, son épouse, journaliste au quotidien antieuropéen et xénophobe Daily Mail, a candidement expliqué dans un article que, le jour du scrutin, Michael Gove était tranquillement allé se coucher vers 22 h 30, avant même les premiers résultats. Réveillé par des coups de fils hystériques à l'aube, le ministre de la Justice aurait juste dit avec un admirable sang-froid : «Je suppose que je ferais mieux de me lever.» Pendant qu'il «prenait sa douche», sa parfaite épouse se précipitait dans sa cuisine pour préparer un thé «bien fort». So british. Beau storytelling…
«Ouvert». Moins romancé, et beaucoup moins people, l'Ecosse, elle, continue à pousser ses pions hors de l'échiquier britannique. Angus Robertson, le leader du Scottish National Party (SNP) au Parlement, a ainsi rappelé que pour l'Ecosse, qui «a largement voté pour rester au sein de l'UE», il «importe que nous vivions dans un pays ouvert vers l'extérieur et non dans un petit Royaume-Uni diminué». Alors que la Première ministre d'Ecosse, Nicola Sturgeon, était à Bruxelles pour rencontrer les officiels européens et marteler à peu près les mêmes arguments, Angus Robertson a jeté : «Nous n'avons aucune intention de voir l'Ecosse sortie de l'Europe. Ce serait totalement inacceptable. Nous sommes un pays européen et nous resterons un pays européen.»
Sinon, la reine Elizabeth II est, de son propre aveu, «toujours vivante».




