A quoi reconnaît-on un lieu vraiment chic ? Peut-être à cette simplicité sophistiquée teintée d’un entre-soi confortable qui imprègne le Sweetings, petit restaurant discret, ouvert uniquement le midi au cœur de la City de Londres.
Dans cette vénérable institution fondée en 1830 et désormais coincée à un angle de Queen Victoria Street, face à un immeuble en construction, on partage la même tablée, dressée tout de même d’une nappe immaculée. La clientèle est surtout masculine, plutôt au-dessus de 40 ans, et tirée à quatre épingles. Même si certains tombent la veste et ne dédaignent pas un ou deux verres de vin. Ici, aucun stress apparent : ce sont surtout les «boss», le top de la hiérarchie qui peuvent s’attarder, alors qu’au même moment, derrière les vitrines qui donnent sur la rue, les employés ordinaires de l’empire de la finance se bousculent sur les trottoirs, agrippant fermement le sac contenant leur déjeuner.
«Incrédulité»
Ville dans la ville, la City est connue pour son ambiance frénétique. De jeunes ambitieux courent accrochés à leur portable dans le vacarme incessant des grues qui continuent à élever l'argent vers le ciel. Reste qu'après l'annonce du résultat du référendum en faveur du Brexit, il y a une semaine, le célèbre quartier d'affaires londonien s'est réveillé non pas fébrile, mais tétanisé. Impuissant devant la dégringolade de la livre qui s'est retrouvée à son plus bas niveau face au dollar depuis 1985. «Si vous aviez vu la tête de nos clients au lendemain du vote ! C'est l'incrédulité qui dominait. Un vrai choc», soupire l'une des managers du Sweetings, tout en remplissant les verres de Chris et Brian. Lesquels sont d'humeur volubile : «Les gens ont voté Brexit pour des tas de raisons. Mais ce qui prévaut, c'est un désir de retrouver notre souveraineté, de décider nous-mêmes de notre destin face à une Europe abstraite, technocratique et dominée par l'Allemagne», croit savoir Chris, chef d'entreprise à la retraite, et donc moins affecté par les turbulences du moment.
«Les milieux d'affaires sont inquiets», lâche de son côté la manager de l'établissement, élégante quinquagénaire en tenue blanche, qui a voté pour le maintien dans l'Europe, «comme l'écrasante majorité des gens de la City». Désormais, elle espère «qu'on saura trouver un arrangement pour une séparation à l'amiable». Ce n'est pas ce qui se dessine : mercredi, à Bruxelles, les autres membres de la famille européenne ont clairement douché les espoirs d'un maintien de l'accès au marché unique pour le Royaume-Uni, une fois détaché de l'UE.
«C'était insensé d'avoir même espéré pouvoir négocier aussi facilement», fulmine un cadre d'une grande banque internationale, qui dénonce le référendum organisé par David Cameron, le Premier ministre sortant, comme «la décision la plus stupide» jamais prise par un dirigeant britannique. Aussi énervé que pessimiste, notre banquier n'exclut pas de voir certaines banques déménager leur siège et leur staff «vers Francfort ou Paris». «Il ne faut pas se leurrer, les prochaines années vont être difficiles», prévient-il.
Tout aussi discret que son collègue, un dirigeant de hedge fund (fonds d'investissement spéculatif) s'alarmait mercredi des conséquences d'une «véritable révolution», évoquant avec inquiétude la décision de Morgan Stanley de déménager ses activités hors de Londres. Mais quelques heures plus tard, la banque démentait toute délocalisation. Au royaume de la finance, la rumeur est devenue reine et révèle une certaine nervosité.
Revers
Pourtant, c'est précisément la rumeur ou «le manque d'informations» que des financiers invoquent pour tenter de disqualifier le Brexit : «Les gens ont voté à partir de fausses informations véhiculées par les populistes et les extrémistes. Lesquels ont reconnu, depuis, qu'ils ont menti !» souligne ainsi un élégant banquier, qui se prend à rêver : «Il suffirait que le Parlement refuse de déclencher l'article 50 [qui amorce le processus du Brexit, ndlr]. Après tout, un référendum est par nature consultatif.» Mais Morgan Stanley, encore elle, publie une note écartant cette possibilité : «Même si le Parlement a techniquement le pouvoir de bloquer la procédure, il ne le fera pas», analyse la banque d'affaires. Et rappelle que les députés sont eux aussi liés à l'engagement du Parti conservateur de respecter le vote. La banque disqualifie également l'argument d'une courte victoire du out (51,9 %), contrebalancée en réalité par «la participation massive» des électeurs (72,2 %). En une semaine, les options d'un retour en arrière sont battues en brèche alors qu'une partie de la presse locale se délecte des revers subis par de célèbres hommes d'affaires. Des pro-remain - comme Richard Branson qui a vu l'action de Virgin amputée d'un tiers de sa valeur - jusqu'aux pro-leave, dont l'un des principaux sponsors, Peter Hargreaves, a perdu 330 millions de livres (396 millions d'euros) en vingt-quatre heures.
Fable
Malgré ce bombardement de mauvaises nouvelles, la City refuse de désespérer : «Londres est la principale place financière d'Europe, elle abrite plus de 250 banques internationales, il y a même plus de banques américaines installées ici qu'à New York ! Nous avons également 40 000 start-up et nous sommes les leaders en Europe pour le nombre de brevets, aussi bien médicaux que dans le domaine des jeux vidéo et du multimédia», souligne Gordon Innes, directeur général de London & Partners, organisme chargé de la promotion de la capitale anglaise.
La vue panoramique sur la Tamise de son bureau embrasse deux symboles de l'histoire de l'Angleterre. D'un côté, la Tour de Londres (lieu d'enfermement, notamment lors de la guerre des Deux-Roses) et, à l'autre extrémité, les tours de la City, dont les vitres gris vert reflètent les couleurs changeantes du ciel au cœur d'un pays à nouveau divisé. A la tête d'un organisme qui emploie 150 personnes, Gordon Innes refuse de céder aux sirènes alarmistes : «Nous devons trouver un arrangement avec l'Europe, qui reste importante à nos yeux. Mais cette dernière ne représente plus que 40 % de nos exportations. Notre horizon est bien plus vaste et englobe les marchés émergents. Dans le court terme, l'impact sera douloureux, mais nous avons les moyens de rebondir.»
Des financiers rappellent volontiers que la Bourse allemande a elle «aussi dévissé». Une manière de suggérer qu'une fois le choc passé, Londres trouvera des alliés au sein même de l'UE pour éviter trop de casse. «Dans l'immédiat, il est urgent de ne rien faire», conseillait mercredi un éditorialiste du Financial Times, qui rappelait en conclusion la fable du roi et du condamné à mort : «Je suis capable de faire chanter ton cheval», lance au souverain le condamné à mort juste avant d'être conduit à l'échafaud. «Très bien, je te laisse un an. Mais si au bout de ce délai, mon cheval ne chante pas, je t'exécute», répond le roi. De retour dans sa cellule, le condamné est confronté aux autres prisonniers, qui ne comprennent pas sa stratégie : «Je viens de gagner un an de vie, rétorque-t-il. Et pendant ce répit, le roi peut mourir, je peux mourir, le cheval peut mourir. Ou même, qui sait ? Peut-être apprendra-t-il à chanter ?» Dans la cacophonie du monde, la City s'accroche elle aussi à son étoile et à l'idée qu'elle continuera à imposer sa musique.




