La totalité de la ville de Manbij, place forte de l’Etat islamique (EI) à 80 kilomètres au nord-est d’Alep, a été reprise vendredi au terme de soixante-dix jours de bataille menée par les Forces démocratiques syriennes (FDS), fortement appuyées par l’aviation de la coalition internationale. Près de 100 000 habitants étaient pris au piège.
Oum Ahmad n’a pu prononcer aucun mot intelligible au milieu de ses sanglots. Quand elle a entendu la voix de son fils aîné au bout du fil, vendredi, ses nerfs depuis des semaines ont lâché d’un coup. La mère d’une des dernières familles dans le dernier quartier de Manbij tenu par les hommes de l’Etat islamique venait d’arriver en lieu sûr de l’autre côté de la ville. Avec son mari, ses cinq enfants, ses beaux-frères et leurs enfants, ils ont failli faire partie des quelque 500 civils emmenés comme boucliers humains par les jihadistes dans leur retraite vers Jarablus, située plus au nord, à la frontière turque. La famille est partie sous les tirs, sortant de son immeuble du quartier d’Al-Sarab pour monter dans la camionnette qui l’a transportée chez des cousins à l’ouest de Manbij, où elle vient de se réfugier.
«Tout était miné autour»
Enfin rassuré sur le sort des siens, Ahmad Mohamad raconte le dernier épisode d'une angoisse de plus de deux mois avant de joindre ses parents au téléphone. Depuis le sud de la Turquie où il est arrivé il y a environ un an pour échapper à l'EI, le jeune militant des droits de l'homme a vécu la bataille de Manbij comme s'il y était. Par son réseau de contacts parmi les combattants à l'offensive ou les civils dans la ville, il est arrivé à avoir des nouvelles de sa famille presque quotidiennement. «Je voulais juste savoir qu'ils étaient vivants après chaque raid de l'aviation de la coalition, chaque attaque des Forces syriennes démocratiques, chaque voiture piégée que Daech faisait exploser. Je ne me suis pas inquiété de ce qu'ils ont souffert par ailleurs, sans électricité, sans eau et les derniers jours sans nourriture. Ils étaient enfermés chez eux et tout était miné autour. [Samedi] encore, une dizaine de personnes ont été tuées à Manbij par les mines laissées par Daech. Ils ont même piégé des casseroles et des théières dans certaines maisons que les habitants ont fui», rapporte le jeune homme joint au téléphone. Les opérations de déminage sont la priorité des FDS à Manbij où la poussière des combats est à peine retombée. Elles pourraient être longues à cause du nombre limité de techniciens et de matériels de déminage.
Les habitants, survivants d'une bataille qui a fait entre 500 et 700 morts, selon les sources, ne savent par quel épisode commencer pour raconter le feuilleton des horreurs qu'ils ont vécues pendant ces deux derniers mois de guerre ou au cours de ces deux dernières années sous le contrôle de l'EI. Leur pire traumatisme est celui des semaines de bombardements, entamés fin mai. «L'aviation était ce qu'il y avait de plus effrayant, parce qu'elle tue le plus et le plus vite», écrit dans un échange par messagerie instantanée Omar, qui a quitté Manbij la semaine dernière pour la Turquie.
«Ils accusaient tout le monde de trahison»
Le jeune homme raconte aussi la terreur exercée par les hommes de l'EI à mesure qu'ils perdaient du terrain. «Ils accusaient tout le monde d'espionnage et de trahison, soupçonnant n'importe qui de donner des signaux à l'aviation.» Les premiers ciblés ont été les anciens combattants de l'Armée syrienne libre qu'ils avaient évincés en 2014 ou leurs proches restées sur place. «Trois frères d'une même famille ont été exécutés il y a un mois et crucifiés sur la place centrale de la ville pour complicité avec les rebelles de l'Armée syrienne libre.»
La «deuxième libération de Manbij» - comme certains l'appellent en référence à la première, en 2013, quand les troupes du régime de Bachar al-Assad ont perdu le contrôle de la ville - apportera-t-elle une vraie délivrance ? Soulagés par le départ de l'EI, les habitants de Manbij, arabes en grande majorité, ont quelques appréhensions envers les FDS qui viennent de prendre la ville. Les Kurdes, qui composent 90 % de ce groupement armé, pourraient être tentés d'intégrer Manbij dans leur territoire autonome convoité le long de la frontière turco-syrienne. Les habitants tiennent à ne pas partir de chez eux comme l'ont fait l'an dernier les gens de Tall Abyad, à quelques dizaines de kilomètres de là quand les forces kurdes ont chassé l'EI. Ils ne pourraient en tout cas aujourd'hui pas aller très loin, de peur d'être repris par les hommes de Daech. A 40 km vers le nord, les jihadistes tiennent encore Jarablus, dernier poste-frontière avec la Turquie, tandis qu'à une vingtaine de kilomètres à l'ouest, ils contrôlent toujours la ville d'Al-Bab.




