Demandez à un Autrichien de vous parler en détail de la campagne présidentielle, il finira à coup sûr par sortir son téléphone pour faire défiler son fil Facebook. Avant de remporter l’élection présidentielle dimanche soir, Alexander Van der Bellen, professeur d’université et candidat des Verts (Die Grünen) a mené avec son concurrent d’extrême droite Norbert Hofer, un match sur les réseaux sociaux.
Pour nous le prouver, Fabian, un étudiant vivant à Vienne sort son téléphone, le pose sur la table et fait défiler son fil d'actualités. Nous sommes la veille du vote, et l'on peut voir apparaître çà et là le visage de l'un ou l'autre des candidats. «C'est impressionnant. C'est bien la première fois, en Autriche, que la campagne électorale se passe vraiment sur les réseaux sociaux. Et depuis plusieurs jours, je n'ai que ça sur mon téléphone», explique-t-il. Une étudiante rencontrée devant le bureau de vote abonde : «Cette campagne s'est jouée surtout sur les réseaux sociaux».
Hofer sur un tracteur de jardin
Les deux candidats ont dégainé leurs meilleures armes dans le but de toucher le plus d'internautes possible, s'inspirant parfois maladroitement de la culture web. Ainsi, on pouvait voir le 1er décembre une photo de Norbert Hofer flirtant avec le ridicule sur un tracteur tondeuse. Le tout pour montrer qu'il n'appartient pas à l'élite et que, comme tout le monde, il tond sa pelouse. Ils se sont adonnés aussi chacun à de petits exercices de live vidéo et remercient leurs fans lorsqu'ils dépassent des totaux symboliques de like, comme le feraient des YouTubers.
Mais celui qui semble avoir réussi le meilleur coup est Alexander Van der Bellen. Le 24 novembre, plus d'une semaine avant l'élection, le candidat des Verts poste une vidéo sur sa page Facebook. On y voit une ancienne déportée juive qui témoigne. Elle appelle à voter écolo : «Pour moi, ce sera sûrement mon dernier vote», dit-elle. Plans resserrés, montage sobre, 4 minutes, le candidat des Verts abat sa dernière carte.
Un succès inespéré : 3,4 millions de vues en quelques jours pour un pays qui compte un peu plus de 8 millions d’habitants. Quelques jours plus tard, chacun de ses électeurs connaît «Gertrude» et commente ses propos avec la même affection que s’il s’agissait de leurs propres grands-parents. En ayant seulement suggéré le lien entre Norbert Hofer, l’extrême droite et la Shoah, l’équipe d’Alexander Van der Bellen est aussi parvenue à faire prendre conscience à certains électeurs qu’un vote populiste n’était pas anodin.
Video-Statement von Gertrude„Für mich ist es wahrscheinlich die letzte Wahl“ – Gertrude, 89 und aus Wien, hat uns ersucht, dieses Video-Statement zu veröffentlichen:
Posted by Alexander Van der Bellen on Thursday, November 24, 2016
Montages photos appelant à la haine
La campagne sur les réseaux sociaux a surtout libéré la parole. «J'ai été terrifiée par ce que j'ai vu de certains électeurs d'extrême droite sur les réseaux sociaux», confie une votante. Une autre nous montre sur son téléphone des montages photos partagés sur les réseaux sociaux, des appels à la haine ou au meurtre contre les migrants. «Certains sont des connaissances. Je n'imaginais vraiment pas qu'ils pouvaient avoir cette opinion. Ces commentaires m'ont encore plus donné envie de me mobiliser pour Van der Bellen», appuie-t-elle.
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On le sait : les réseaux sociaux peuvent avoir une influence sur un vote. Aux Etats-Unis, lors de la campagne de Donald Trump, Facebook et Twitter ont pris une large place dans la propagande électorale. Avec notamment, ce que le réseau social fait de mieux : créer de l'endogamie. L'un des électeurs de Van der Bellen rencontré dans le sud de l'Autriche nous montre, lui aussi, son fil Facebook, puis s'interroge : «Regardez, je n'ai que des actualités sur Van der Bellen. Pourtant, j'ai plusieurs centaines d'amis. Est-ce parce que je n'ai que des amis qui votent pour les verts, ou est-ce parce que Facebook me montre ce que j'ai envie de voir ?» Un peu des deux sans doute.
C’est aussi le principe sur lequel est conçu l’algorithme du réseau social, théorisé par le militant d’Internet Eli Pariser : la bulle de filtre. L’idée que le réseau ne donne à voir que ce qui conforte nos opinions. Si l’on est de droite, il n’affichera que du contenu de droite. Idem pour la gauche. Et une fois encore, à en croire les militants autrichiens, il a plutôt bien fonctionné.




