Voilà un mois ce mercredi que «Papa Tshi» est mort. Mais toujours pas enterré. La dépouille d'Etienne Tshisekedi, leader historique de l'opposition congolaise, repose en effet toujours au funérarium «Poussières d'étoiles» du quartier bruxellois d'Ixelles. Au standard, une dame un peu agacée rappelle que «les visites sont désormais terminées», scandalisée qu'on ose lui demander le coût d'un si long maintien dans une chambre froide.
Figure légendaire de l’opposition depuis 1982, date à laquelle il fonde son parti, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), Etienne Tshisekedi avait quitté en urgence la république démocratique du Congo pour un «checking médical» le 24 janvier à Bruxelles. Où il est mort neuf jours plus tard d’une embolie pulmonaire, à 84 ans. Son décès ne pouvait tomber plus mal : à Kinshasa, l’opposition congolaise peine à imposer, après des mois de bras de fer, la mise en place du compromis signé à l’arraché le 31 décembre avec le président Joseph Kabila, au pouvoir depuis 2001. Après avoir semblé lâcher du lest, Kabila, qui a obtenu le report d’un an de l’élection présidentielle initialement prévue en décembre 2016, exige notamment qu’on lui propose trois noms pour le poste de Premier ministre, dévolu à l’opposition dans le futur gouvernement d’union nationale. Mais l’opposition, elle, insiste pour ne présenter qu’un seul nom : celui de Félix Tshisekedi, 53 ans, fils et «dauphin» du leader désormais décédé. En principe, son père aurait dû, pour sa part, présider le Conseil national de suivi de l’accord.
Mausolée. Qui lui succédera ? Mystère, tant l'opposition congolaise, qui avait pourtant réussi à former un front commun inédit en juin, manque désormais de leader incontesté. Moïse Katumbi, ex-gouverneur de la région du Katanga entré en dissidence en septembre 2015, pourrait s'imposer. Mais il vit désormais en exil, exfiltré du pays en mai après avoir été blessé lors d'affrontements avec les forces de l'ordre devant le palais de justice de Lubumbashi, capitale du Katanga. Condamné en son absence à trois ans de prison pour un obscur imbroglio immobilier, lors d'un procès plus tard dénoncé par la juge qui avait prononcé le verdict, Katumbi affirme désormais vouloir rentrer au pays avec la dépouille de Tshisekedi.
Mais le retour au pays de «Papa Tshi» et le lieu de son enterrement donnent lieu à d'interminables tractations. L'opposition a d'abord rejeté, par crainte d'une récupération, l'offre du pouvoir d'organiser le rapatriement du corps. De plus, elle exige la construction d'un mausolée pour le leader défunt dans les 500 m2 du cimetière de la Gombe, déjà prévus pour accueillir Tshisekedi à Kinshasa. Mais le pouvoir ne veut pas entendre parler de mausolée et, au sein de l'opposition, certains voudraient enterrer Tshisekedi dans son quartier de Limete, où se trouve également le siège historique de son parti.
Inquiètes de voir le corps bloqué éternellement à Bruxelles, les autorités belges avaient bien tenté de dénouer cet imbroglio en proposant de rapatrier le corps aux frais de la Belgique. Mais l’enjeu est ailleurs : en réalité, les deux camps savent bien que le retour du défunt donnera lieu à un rassemblement massif, et servira de «test» pour l’opposition. En attendant, les violences sporadiques se multiplient dans certaines régions de ce pays grand comme l’Europe de l’Ouest. Notamment au Kasaï, région d’origine de Tshisekedi, où une milice locale affronte l’armée. La semaine dernière, celle-ci s’est trouvée accusée, vidéos à l’appui, d’exécutions sommaires. Le scandale a contraint le pouvoir, qui avait d’abord dénoncé un «montage», à nommer une commission d’enquête, sans pour autant apaiser les esprits.
«Pourrissement». Réagissant à ces heurts, comme à ceux qui surgissent dans l'Est et dans la région du Tanganyka, les évêques réunis au sein de la Conférence épiscopale du Congo et devenus les arbitres de l'accord du 31 décembre ont ainsi dénoncé lundi «une planification en vue d'empêcher la tenue des élections» et ont réclamé «la fin des blocages» des négociations sur la transition. Mais le décès d'Etienne Tshisekedi renforce indéniablement le camp Kabila, qui «joue sur le pourrissement», accuse un proche de Moïse Katumbi. Et ce «d'autant plus facilement que la communauté internationale est désormais moins présente : depuis l'arrivée de Trump, les diplomates américains sont dans une sorte d'expectative, les Français sont, eux aussi, plus préoccupés par les échéances nationales, et l'ONU doit avant tout renégocier la présence de ses Casques bleus dans le pays à la fin du mois», ajoute-t-il. Avant de conclure : «Tout est bloqué depuis la mort de Tshisekedi.» Dont la dépouille réfrigérée fait désormais figure d'inquiétant symbole pour un pays au destin plus incertain que jamais.




