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Allemagne: grandeur et décadence de l'empereur du propre

Fondateur d'une chaîne de distribution de produits d'entretien, Anton Schlecker comparaît devant le tribunal pour faillite frauduleuse. Un milliard d'euros de dettes et 25 000 salariées sur le carreau.

Anton Schlecker au tribunal de Stuttgart, le 6 mars. (Photo pool. Reuters)
Publié le 21/03/2017 à 14h06

Il y a trois mois encore, rien n’avait changé : rideaux tirés, affiche «A louer». Même l’enseigne bleue et blanche était encore en place, simplement apposée à l’envers par un inconnu sur la façade orangée de ce bâtiment du fin fond de Berlin-Est. Depuis décembre, un video-shop s’est installé dans les locaux de ce qui avait été pendant plus de vingt ans – à partir de la chute du Mur – l’une des 14 000 succursales de la chaîne de distribution Schlecker, mise en faillite en 2012.

Depuis début mars, Anton Schlecker, 72 ans, comparaît avec sa famille devant un tribunal du Bade-Wurtemberg pour faillite frauduleuse. Selon l'acte d'accusation, lourd de 30 pages, la famille Schlecker aurait mis de côté jusqu'à 27 millions d'euros, sous forme de dons réciproques, avant de mettre la clé sous la porte, laissant sur le carreau 25 000 salariées et des centaines de fournisseurs. Les «femmes Schlecker», comme on les a appelées au moment de la faillite, n'ont jamais touché la moindre indemnité et attendent toujours le versement de leurs heures supplémentaires. Des milliers d'entre elles n'ont jamais retrouvé de travail. Anton Schlecker a laissé derrière lui un milliard d'euros de dettes, selon l'accusation.

«Il fait presque pitié»

Petit retour en arrière. Anton Schlecker a 31 ans lorsqu'il devient «le plus jeune maître charcutier du Bade-Wurtemberg», une distinction locale dans l'Allemagne des années 70. Mais le jeune Anton a d'autres ambitions que celles de son père autoritaire, également charcutier. En 1975, il ouvre son premier magasin d'articles d'hygiène et de produits d'entretien à Kirchheim. «A l'époque, ça a fait sensation», se souvient-il à l'audience. Shampoings et dentifrices, couches-culottes et brosses à dents, éponges et paquets de lessive s'alignent sur les rayons. En 1977, la chaîne Schlecker compte cent succursales. En 1984, un millier. Le concept séduit. Les chaînes de supermarché semblent s'aligner et céder à Schlecker le marché du propre. A la chute du Mur, Anton Schlecker part à la conquête de l'ex-RDA, puis des pays de l'Est. Au temps de sa splendeur, l'enseigne est présente dans 17 pays, réalise 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires et compte jusqu'à 55 000 salariés.

Les «femmes Schlecker» sont nombreuses à s'être rendues au tribunal de Stuttgart, pour les premières auditions de leur ancien patron. «Il fait presque pitié», s'inquiète l'une d'elles à l'issue de la première audience, face aux chaînes de télévision. Cheveux blancs, visage de cire, amaigri dans son col roulé noir, Anton Schlecker lit sa déposition. Sa stratégie de défense est claire : habitué au succès, il veut ne rien avoir remarqué de la chute de son empire. L'accusation n'en croit pas un mot.

Anton Schlecker, qui comparaît libre, vit toujours dans sa villa des environs d'Ulm, cédée à sa femme à la veille de la faillite. Chaque matin, il se rend en Porsche – officiellement celle de sa fille – dans son bureau du septième étage – loué par son épouse – d’où les Schlecker continuent de diriger la société CML Schlecker Immobilien Verwaltung, chargée de la gestion des biens immobiliers aux mains de la famille. CML pour Christina, Meike et Lars, les noms de l’épouse et des deux enfants du patriarche.

Rares photos 

«Cette famille fait preuve d'un rare égoïsme social», s'emporte une ancienne salariée. Les magasins n'auraient servi qu'à l'enrichissement personnel d'Anton, Christina, Meike et Lars Schlecker. Le père multiplie les cadeaux : pour leur bac, les enfants Schlecker reçoivent «des filiales qui marchent bien». Les petits enfants touchent 800 000 euros à la veille de la faillite. Meike part en vacances – 58 000 euros pour des congés sur l'île d'Antigua – aux frais de l'entreprise, qui finance également le système d'alarme – 297 000 euros – de son appartement privé.

En Allemagne, le procès est suivi avec attention par la presse et par l’opinion. De fait, les Schlecker n’ont jamais eu bonne réputation. Anton Schlecker est connu pour son management autoritaire, et pour son extrême discrétion. De lui, on ne connaissait jusqu’à son procès que deux photos, dont l’une – aux côtés de Christina – trônait dans chaque succursale du groupe. Ceux qui l’ont approché du temps de sa splendeur se comptent sur les doigts d’une main. Une clé personnelle lui permettait de bloquer l’usage de l’ascenseur à tout salarié des bas étages lorsqu’il montait le matin du garage au septième.

Un braquage par jour

A la fin des années 90, le style de gestion d’Anton Schlecker fait scandale dans la presse populaire. L’opinion découvre des conditions de travail peu enviables : une salariée par magasin, pas de pauses, et des conditions de sécurité déplorables. Les succursales n’ont ni téléphone, ni coffre-fort, ni système d’alarme. Jusqu’en 1998, les salariées doivent passer les commandes depuis une cabine téléphonique et déposer chaque soir le contenu de la caisse à la banque. En 1996, deux employées sont tuées lors de hold-ups à quelques jours d’écart. A l’époque, on compte en moyenne un braquage par jour chez Schlecker. La police fait pression sur le patriarche pour qu’il investisse enfin dans la sécurité de son personnel. Schlecker ne cesse de croître, mais n’investit pas dans ses magasins. Depuis la fondation de la chaîne, rien n’a changé dans le concept.

«Chez Schlecker, on trouvait dans chaque point de vente les mêmes articles au même endroit, que le magasin se trouve près d'un jardin d'enfants ou d'une maison de retraite, se souvient Kerstin Wegener, une ancienne représentante du personnel. Au début des années 2000, il est évident que la concurrence a un concept plus attractif.» Ses proches collaborateurs le décrivent comme «résistant à tout conseil» et «sourd aux signaux d'alerte» qui se multiplient dès 2009. La faillite de Schlecker a marqué l'opinion allemande, très attachée à ce capitalisme familial à l'origine du miracle économique allemand. Anton Schlecker et ses enfants risquent jusqu'à dix ans de prison.

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