Pour beaucoup d’Espagnols, une forme de justice sportive s’est produite : celui qui depuis trois décennies nageait dans les eaux troubles du scandale (irrégularités comptables, subventions non justifiées, malversations diverses…), en sortant chaque fois indemne, est tombé dans les rets de l’Audience nationale, l’une des principales instances judiciaires du pays. Accusé notamment d’usage de faux et de corruption, Angel Maria Villar, 67 ans, se trouve depuis mardi en détention dans un bâtiment de la Garde civile, à Tres Cantos, près de Madrid. L’interpellation marque la chute du président de la Fédération espagnole de football (RFEF), qu’il dirige depuis vingt-neuf ans. Le magistrat Santiago Pedraz est convaincu que cet apparatchik du ballon rond est impliqué dans des opérations occultes ayant surtout bénéficié à son fils Gorka Villar, un avocat sans lien organique avec la fédération, et qui aurait été rétribué de façon indue à la faveur de matchs amicaux disputés entre la Roja, l’équipe nationale, et d’autres sélections.
«Baraka incroyable»
Réélu en mai, pour la huitième fois consécutive, à la tête de la RFEF, le Basque Angel Maria Villar a le don d'échapper aux tourmentes. L'ancien joueur de l'Athletic de Bilbao – peu brillant, même s'il fut sélectionné au niveau national, et dont les piètres qualités oratoires sont la risée de son entourage –, vice-président de la Fifa depuis 2002 et de l'UEFA depuis 2003, a par exemple su échapper aux purges lors de la récente crise de cette instance européenne, dont Michel Platini a fait les frais. «Depuis ses débuts comme avocat sportif, puis comme président de la Fédération de football, il paraissait indéboulonnable, intouchable, souligne le quotidien El Mundo. On avait l'impression qu'il avait une baraka incroyable.» D'après El Pais, talonné par la justice depuis des années, Villar se savait sur écoutes et, au téléphone, évitait avec soin «les sujets sensibles». Très ambitieux, il s'était récemment porté candidat pour diriger l'UEFA, avant de renoncer, faute de soutiens.
Aux manettes de la RFEF sans interruption depuis 1988, l’insubmersible Villar a échappé à une avalanche de scandales dans lesquels il était le principal impliqué. Parmi ceux-ci, «l’affaire Recre et Marino», en février 2016, lorsque le Conseil supérieur du sport (CSD, qui dépend du gouvernement) accuse le Basque de favoriser deux clubs de football, Huelva et Tenerife, dans la restructuration de leurs dettes. Plus grave, en octobre de la même année, le même organisme affirme que Villar a détourné 220 000 euros versés par le gouvernement à une école de football d’Haïti, exsangue après le passage de l’ouragan Matthew. Comme d’autres, cette affaire n’a toujours pas été résolue.
Dette considérable des clubs
D’une manière générale, ce que les détracteurs reprochent au tout-puissant président de la Fédération est de considérer cette dernière comme son pré carré, et d’y faire ce que bon lui semble. Plus spécifiquement, de favoriser les dirigeants de certaines fédérations régionales – celles de Ceuta, Tenerife, Valence ou les Baléares – en échange de leur soutien indéfectible pour conserver son mandat, d’élection en élection. Selon les enquêteurs, cette stratégie explique l’hégémonie d’Angel Maria Villar depuis trois décennies. En parallèle, estiment-ils, il aura profité de sa position pour favoriser des entreprises contrôlées par son fils Gorka, avocat et patron de sociétés de merchandising sportif.
La détention du grand manitou du foot espagnol survient alors que, au-delà des performances sportives – et des succès financiers – des trois principaux clubs espagnols à l'échelle européenne (Real et Atlético Madrid, FC Barcelone), le football national connaît une situation précaire. Quoique le négoce du ballon rond pèse entre 7,6 et 10 milliards d'euros, la dette globale des clubs est considérable : 3,4 milliards d'euros. Cette situation vaut à une vingtaine d'équipes de première et de deuxième division les remontrances réitérées du fisc, qui supporte de moins en moins facilement cette forme d'impunité. «En Espagne, la popularité du foot est telle que les clubs reçoivent des aides publiques considérables, affirme une source judiciaire, et il est très difficile de dénoncer les abus de ces mêmes clubs.» Selon les enquêteurs, Villar n'a cessé de profiter de cette situation précaire pour exercer un chantage à son avantage. On ne sait toujours pas si son interpellation se soldera par un séjour carcéral ou par une lourde amende. Mais, sans nul doute, l'intouchabilité de Angel Maria Villar est terminée.




