Le 13 février, Kim Jong-nam, le fantasque demi-frère du dirigeant de la Corée du Nord, était assassiné à l’aéroport de Kuala Lumpur en Malaisie. Les coupables sont parfaites : deux jeunes femmes que les caméras de surveillance ont filmées en train de jeter un liquide au visage de l’homme au milieu du hall. Une poignée de minutes après, la victime s’écroule, mortellement empoisonnée. Les suspectes, immigrées vivant de petits boulots dans des bars et des salons de massages, sont-elles les pièces maîtresses d’un crime digne d’un roman d’espionnage ou les pions d’un jeu magistral de faux-semblants ?
Siti Aisyah et Doan Thi Huong seront seules devant la Haute Cour de Shah Alam, ce vendredi, à répondre du meurtre de Kim Jong-nam. Pourtant, quatre hommes surveillaient la scène depuis un restaurant de l'aérogare. Ils se sont envolés aussitôt pour Pyongyang, la capitale nord-coréenne, brouillant leurs pistes via Jakarta, Dubaï et Vladivostok. Il ne reste d'eux que des photos d'identité floues dans la rubrique wanted d'Interpol. Trois autres Nord-Coréens, dont un diplomate, se sont barricadés dans leur ambassade plusieurs semaines avant d'être renvoyés chez eux après un simple interrogatoire. Sous leurs pieds, dans la soute, le corps embaumé de celui qui a failli régner sur la Corée du Nord.
Tout dans l’assassinat de Kim Jong-nam est à la fois spectaculaire et à double fond. L’homme, âgé de 45 ans, est le petit-fils de Kim Il-sung, le fondateur de la République populaire démocratique de Corée. Dans la logique dynastique, c’est lui, l’aîné, qui aurait dû succéder à son père Kim Jong-il, mort en 2011. Fils d’une actrice célèbre et adorée, mais fragile psychologiquement et jamais acceptée par le régime, il est élevé dans le luxe, à l’écart du sérail. Il rejoint ensuite sa mère à Moscou, où il étudie au lycée français sous le nom de «Lee».
«Gros ours» à Disneyland
Après des études à Genève, le jeune homme rentre en Corée du Nord où son père le prépare au pouvoir. Polyglotte, brillant, il œuvre au développement informatique du pays. Mais il s'avère plus intéressé par l'argent, l'alcool, le jeu et les femmes que par la politique. En 2001, il se ridiculise en se faisant arrêter au Japon avec un faux passeport dominicain au nom de «Pang Xiong» («gros ours» en chinois) alors qu'il voulait visiter Disneyland. Ecarté au profit de son jeune demi-frère, il s'exile, globe-trotter protégé par son passeport diplomatique nord-coréen émis sous le faux nom de «Kim Chol». Il menait grand train dans les palaces de Macao où il résidait et où on le soupçonnait de blanchir les activités criminelles du régime de Pyongyang, voyageait à Pékin où vit sa première femme. Mais Kim Jong-nam le francophone venait aussi souvent en France où il avait des amis qui ignoraient tout de son identité. Son fils Kim Han-sol, 21 ans, héritier potentiel de la dynastie qui a étudié au campus de Sciences-Po au Havre, a disparu après avoir posté sur YouTube un message où il dénonçait la mort de son père et expliquait se trouver en lieu sûr avec sa mère et sa sœur.
Flambeur, criblé de dettes, Kim Jong-nam a agonisé sur une chaise en plastique du dispensaire de l'aéroport, avec dans son sac à dos 120 000 dollars, en quatre liasses de 300 billets neufs de 100 dollars. Sur son visage, des traces de VX, un agent neurotoxique inventé par les Britanniques durant la guerre froide. Une arme de destruction massive dix fois plus puissante que le gaz sarin. La police malaisienne évoque un lien possible entre ces 120 000 dollars et sa rencontre dans un hôtel de luxe sur une île, quelques jours avant sa mort, avec «un homme étroitement associé à une agence de renseignement américaine». Quelques semaines plus tard, sans que l'on sache si les deux affaires ont un lien, Pyongyang dira avoir «déjoué un complot vicieux» monté par la CIA et les services secrets sud-coréens pour assassiner Kim Jong-un, le «Grand Soleil du XXIe siècle».
«La tueuse LOL»
On peut dessiner à grands traits les parcours des accusées. Doan Thi Huong, Vietnamienne de 28 ans, a un temps travaillé dans un hôtel à la clientèle coréenne. Elle postait sur Facebook, sous les pseudos «Ruby Ruby» et «Bella Tron Tron Bella», des photos de coupes de glaces multicolores et de nounours posés sur l'oreiller de chambres d'hôtel de Corée du Sud ou d'ailleurs. Dans les tréfonds d'Internet, on la voit poser en bikini sur une moto à un salon de Hanoï, et jouer un petit rôle pour un reality show dans lequel elle embrasse par surprise un inconnu dans la rue. Quelques jours avant le drame, elle avait posté un selfie enfantin, en salopette, avec le sweat-shirt aux grandes lettres LOL (acronyme de laugh out loud, «rire très fort») qu'elle portera à l'aéroport. Celle que l'on a surnommée «la tueuse LOL» venait d'écrire sur Facebook, dans un coréen approximatif, «Je t'aime, tu me manques» à un destinataire inconnu. A-t-elle tué par amour ? A-t-elle été manipulée ? Arrêtée deux jours plus tard, Huong assure qu'elle croyait participer à une caméra cachée, payée 90 dollars par des inconnus.
Sa compagne d’infortune, Siti Aisyah, Indonésienne divorcée, mère d’un enfant, était masseuse dans un spa pour hommes de la banlieue de Kuala Lumpur. C’est là qu’elle a rencontré «James», l’un des trois suspects nord-coréens. Le jeune homme, a-t-elle raconté à ses amis, lui promettait de devenir une star en jouant pour des caméras cachées. Il lui avait déjà fait faire une dizaine de «petits boulots», où elle abordait des inconnus dans des lieux publics pour une centaine de dollars. S’agissait-il d’entraînements avant le passage à l’acte à l’aéroport ? Siti Aisyah en pinçait pour le beau garçon, qui l’avait emmenée en voyage au Cambodge et lui avait organisé une petite fête pour son anniversaire, la veille de l’attaque. Sur une courte vidéo, on la voit sourire de tout son appareil dentaire en soufflant ses 25 bougies. Elle avait dit à sa famille qu’elle avait été choisie comme comédienne pour une publicité de parfum.
Les deux jeunes femmes ont en commun une enfance pauvre à la campagne, une visite à leur famille en janvier, un rêve de vie meilleure et une réputation de gentilles filles qui se débrouillaient dans un Kuala Lumpur interlope. Un leurre pour les enquêteurs malaisiens, qui assurent qu'elles avaient été recrutées en toute connaissance de cause. Une preuve : après avoir jeté le produit sur l'homme, elles sont allées se laver les mains les bras tendus en évitant tout contact avec ce qu'elles ont dit être de «l'huile pour bébé». Mais comment ont-elles pu ne pas être contaminées par le poison, indolore, incolore et huileux, alors que deux cuillers à café sur la peau suffisent à tuer un homme de la corpulence de Kim Jong-nam ? Et si chacune ne transportait qu'un composant du VX, comment ne pas être éclaboussées une fois l'agent neurotoxique reconstitué lors de l'agression croisée ? Les femmes, qui disent ne pas se connaître, ont quitté l'aéroport séparément, sans se presser, ce qui semble peu compatible avec l'injection d'un antidote.
Les zones d'ombre sur ce qui pourrait être le plus troublant assassinat du XXIe siècle (1) sont immenses. Tous les regards se tournent vers la mystérieuse Corée du Nord, qui n'a pas signé la Convention internationale sur l'interdiction des armes chimiques. Mais quel serait le mobile ? Certes, Kim Jong-nam avait déjà échappé par le passé à au moins deux tentatives d'assassinat. Mais il avait depuis arrêté de critiquer publiquement le régime. Oublié par son peuple, il n'était plus depuis longtemps un rival sérieux pour son demi-frère. D'ailleurs, les images de vidéosurveillance le montrent sans garde du corps, marchant sans jeter un regard autour de lui et ne semblant pas réaliser la gravité de son agression. Une légèreté troublante s'il était vraiment en train de comploter pour éliminer son demi-frère, un despote si impitoyable qu'il n'a pas hésité à exécuter leur propre oncle il y a quatre ans. Ou un sang-froid d'acier.
«Crise cardiaque»
Si le commanditaire vient de Pyongyang, il ne s’agit pas forcément du leader, tant le régime est scindé en factions rivales. Mais pourquoi monter un plan machiavélique au grand jour, au lieu d’embaucher discrètement des tueurs à gages à Macao, où, de notoriété publique, l’homme trempait dans des affaires louches et se ruinait au casino, et où il aurait été simple de faire accuser les triades chinoises ? Le choix de la Malaisie peut s’expliquer par les bonnes relations diplomatiques des deux pays : les Nord-Coréens n’avaient jusque-là pas besoin de visa pour s’y rendre.
L'hypothèse, un temps envisagée, d'une mise en scène de services étrangers destinée à faire accuser la Corée du Nord a été mise à mal par la révélation d'un détail de l'enquête. Lorsque la police de l'aéroport a constaté que le voyageur malade possédait un passeport diplomatique, elle a voulu prévenir son ambassade. Mais l'agent a confondu République démocratique populaire de Corée, nom officiel du Nord, avec République de Corée. Il a donc appelé les autorités sud-coréennes, qui ont identifié Kim Jong-nam et ont fait exploser la nouvelle de sa mort. Sans cette erreur, la justice malaisienne aurait sans doute accepté de rapatrier le corps de ce passager lambda sans exiger d'autopsie, et le crime serait passé inaperçu. Encore aujourd'hui, Pyongyang s'accroche à sa version du «citoyen Kim Chol, mort de crise cardiaque» et n'a pas organisé les obsèques officielles dues au petit-fils du «Grand Dirigeant» Kim Il-sung. L'attitude ambiguë des autorités malaisiennes, qui ont laissé partir «James», et l'ombre des services de renseignement étrangers dans le décor, jettent un autre rideau de fumée sur cette tragédie moderne. Seules sur scène, Siti Aysiah et Doan Thi Huong risquent la pendaison.
(1) En concurrence avec les sushis au polonium qui furent fatals en 2006 à Alexandre Litvinenko, ex-agent des services secrets russes réfugié à Londres.




