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Portrait

Imran Khan, l’ex-joueur qui se rêve en meneur du Pakistan

L’ancien champion de cricket et jet-setteur, qui s’affiche en candidat rigoriste, a réussi à faire tomber le Premier ministre pour corruption. Mais sa victoire aux élections de 2018 n’est pas assurée.

Pakistani opposition politician Imran Khan speaks with party leaders at his home in Bani Gala, outside Islamabad, Pakistan October 30, 2016. REUTERS/Caren Firouz
Publié le 04/08/2017 à 19h46

Un stade, une victoire éclatante, près de 20 000 personnes en délire : dimanche soir, à Islamabad, vingt-cinq  ans après son triomphe en Coupe du monde de cricket, Imran Khan s'est de nouveau drapé dans l'étoffe du héros. Cette fois, l'arène est politique, et le perdant est Nawaz Sharif, Premier ministre destitué la semaine dernière pour corruption par la Cour suprême. «Ce n'est qu'un début», a lancé le tribun charismatique, qui a fait de la lutte contre la corruption et le népotisme ses chevaux de bataille. Pour la première fois depuis la fondation de son Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI), en 1996, il peut envisager, à 64 ans, une victoire de son parti aux élections générales de 2018. Et le poste de Premier ministre. Cette perspective mettrait aux commandes de cette puissance nucléaire de 200 millions d'habitants une personnalité hors-norme, sorte d'hybride de Cristiano Ronaldo et de Donald Trump. Même s'il se présente comme le candidat de l'anti-establishment et prône l'observance de la charia, Imran Khan est issu d'une riche famille pachtoune, et a toujours vécu dans les hautes sphères des sociétés pakistanaise et anglaise, fréquentant Mick Jagger et Lady Di. «Son côté Janus, avec un discours très conservateur d'un côté, et un mode de vie occidental de l'autre, plaît assez à la classe moyenne urbaine, qui vit elle-même dans une certaine hypocrisie», estime Christophe Jaffrelot, auteur du Syndrome pakistanais (Fayard, 2013). C'est d'ailleurs à Islamabad et Karachi, où les échos de fêtes débridées s'échappent des appartements le samedi soir, que le PTI avait recueilli le plus de voix aux élections de 2013.

La colère de Kahn. Fierté nationale dans un pays où le cricket est une affaire d'Etat, Imran Khan a longtemps séduit pour son génie sportif, son éducation à Oxford et son physique à la Jim Morrison. A Londres, dans les années 90, traits fins et crinière brune, voix grave et rieuse, il semblait irrésistible et collectionnait les conquêtes. Jemima Goldsmith, fille du milliardaire James Goldsmith, d'origine juive, se convertissait à l'islam pour l'épouser, faisant le délice des magazines people. Deux décennies, deux enfants et deux divorces plus tard, les traits de son visage se sont affaissés, mais le personnage séduit toujours les foules. Philanthrope qui assure avoir «évolué» après sa rencontre avec un maître spirituel et sa retraite sportive, il a construit après la mort de sa mère un centre, modèle de lutte contre le cancer, qui soigne gratuitement les plus pauvres.

Narcissique, orgueilleux, omniprésent sur les réseaux sociaux, Imran Khan, qui a en son temps soutenu le coup d'Etat militaire du général Musharraf, a en politique le côté girouette de Donald Trump. «C'est un populiste au tempérament de feu, qui ratisse large. Et ça marche», constate Jaffrelot. En 2013, il a mené un cortège de voitures vers le Waziristan pour protester contre les attaques de drones américains. En 2016, il a tenté un blocus de la capitale pour réclamer la destitution de Nawaz Sharif après certaines révélations des «Panama Papers» sur la fortune des enfants de ce dernier.

Michael Kugelman, analyste américain spécialiste de l'Asie, résume : «Khan, par son refus du statu quo, convainc tous les Pakistanais profondément mécontents d'une politique corrompue et dynastique. Mais ses positions conservatrices irritent les plus libéraux, qui lui reprochent de n'avoir pas condamné fermement les atrocités des talibans pakistanais et d'être trop proche des militaires. Et bien qu'il se dise désormais très croyant, les plus conservateurs sont mal à l'aise avec son passé de jet-setteur et le fait qu'il passe encore beaucoup de temps en Occident.»

Hormis son opposition systématique à Nawaz Sharif, il est difficile de comprendre la ligne politique d'Imran Khan, qui promet un «nouveau Pakistan» . Imprévisible, il s'oppose un jour au vote d'une loi contre les violences faites aux femmes, et le lendemain condamne le lynchage d'un étudiant soi-disant coupable de blasphème. Il doit aussi justifier les piètres résultats obtenus dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, que son parti codirige depuis cinq ans, alors qu'il martèle à tout va qu'il «vaincra la corruption et le terrorisme en 90 jours» s'il est élu.

Petit poucet. «Il a gagné une bataille mais pas encore la guerre, tempère Christophe Jaffrelot. La PLM-N [la Ligue musulmane du Pakistan de Sharif, ndlr] garde le pouvoir exécutif et une large base électorale. Et surtout, est-ce que les militaires sont prêts à le laisser prendre le pouvoir ? L'armée n'aurait pas laissé les juges destituer Nawaz Sharif si ça n'avait pas été dans son intérêt. Or Imran Khan n'est ni aisément manipulable ni très crédible au plan international, deux cases qu'il faut remplir aux yeux des militaires.»

Le PTI fait pour l’instant figure de petit poucet avec 33 des 342 sièges du Parlement, face à la machine de guerre de la PML-N, qui a nommé un Premier ministre par intérim en attendant de pouvoir introniser le frère cadet de Nawaz Sharif comme candidat officiel. Ce dernier, actuellement ministre en chef de la puissante province du Penjab, a déjà prévu de se faire remplacer à son poste par son propre fils. Le PTI pourrait profiter de l’exaspération des Pakistanais devant l’arrogance du clan Sharif, et de la faiblesse du PPP, parti historique de centre gauche jusque-là principale force d’opposition.

En l’absence de sondages crédibles, il sera difficile de savoir avant les législatives, prévues en juin, si Imran Khan réussira à rompre le cycle infernal des dynasties politiques pakistanaises. La PML-N a déjà lancé les hostilités, en demandant à la Cour suprême de se pencher sur son cas : l’ancien champion aurait lui aussi omis de déclarer des biens et des sociétés offshore.

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