Menu
Libération
Terrorisme

Catalogne : des attentats perpétrés par un même groupe

Deux attaques ont été menées dans la région espagnole jeudi soir, faisant quinze morts. Récit d’une opération terroriste revendiquée par l’Etat islamique, entre plans bien ficelés et  amateurisme.

Sur les Ramblas, vendredi. (Photo Josep Lago. AFP)
Publié le 18/08/2017 à 20h56

Ce qui demeurait hypothétique jeudi soir est devenu réalité vendredi matin : l'Espagne a bel et bien essuyé une vague d'attentats coordonnés. A Barcelone, d'abord, où un terroriste a projeté sa fourgonnette sur les Ramblas (13 morts et une centaine de blessés). A Cambrils, ensuite, plus au sud, où une Audi A3 - occupée par cinq terroristes - a foncé sur la promenade du bord de mer (1 mort et 6 blessés). Tous les assaillants ont été tués par des policiers. Soudaines et meurtrières, ces attaques semblent être le fait d'une seule et même cellule, que le quotidien El País estime composée d'au moins 12 personnes.

Vendredi soir, les Mossos d’Esquadra, la police autonome de Catalogne, essayaient de relier les fils de ce vaste réseau, cherchant notamment à déterminer dans quelle mesure l’explosion survenue mercredi soir à Alcanar, toujours en Catalogne, avait pu précipiter le déclenchement des opérations.

Aux alentours de 23 h 30, une énorme déflagration secoue cette localité de l'extrême sud de la région. Le souffle effondre entièrement l'immeuble, faisant 1 mort et 7 blessés. Dans un premier temps, les enquêteurs pensent faire face à un «laboratoire clandestin» de fabrication de drogue. Puis comprennent rapidement, en raison de la nature de l'explosif - un réservoir de butane -, qu'ils mettent les pieds dans la planque d'une cellule terroriste. Un suspect est arrêté dans la foulée : un Espagnol né à Melilla, un territoire situé sur la côte nord de l'Afrique, enclavé en territoire marocain.

Cet imprévu a-t-il bouleversé des plans établis ? Les policiers espagnols semblent le penser. Sur Twitter, ils annoncent vendredi, malgré l'ampleur de l'horreur, que l'Espagne vient d'échapper à des «attaques de plus grande envergure». Selon le quotidien El Periódico, plusieurs fourgonnettes chargées de bonbonnes de gaz étaient envisagées par les terroristes. Même si les investigations n'en sont qu'à leur commencement, le scénario rappelle celui des attentats perpétrés à Bruxelles, en mars 2016.

Une partie de l’équipe liée aux tueries du 13 Novembre à Paris s’y trouvait retranchée, dans l’attente de directives venant de la zone irako-syrienne. Le 18 mars, l’arrestation de Salah Abdeslam avait signifié au reste de la cellule - terré dans un appartement de la commune de Schaerbeek - que les enquêteurs étaient sur leurs traces. Dans la précipitation, Mohamed Abrini, les frères El-Bakraoui et Najim Laachraoui optent alors pour des attentats-suicides à l’aéroport de Zaventem et à la station de métro Maelbeek (32 morts et 340 blessés).

Des attaques liées ?

S'il est trop tôt pour cerner le niveau de sophistication et la répartition des rôles dans la cellule ayant frappé la Catalogne, la police travaille donc sur un schéma d'imbrication des différentes attaques. Le lien entre Barcelone et Cambrils pourrait s'appeler Moussa Oukadir. Le jeune homme, âgé de 17 ans, est fortement suspecté d'être le conducteur de la fourgonnette-bélier projetée sur les Ramblas. Des témoins affirment avoir vu au volant «un homme très jeune, d'une vingtaine d'années, au visage mince». Une description qui colle au physique fluet de Moussa Oukadir. Dans la soirée de jeudi, c'est pourtant son frère Driss, 28 ans, qui est soupçonné d'être l'auteur de la tuerie. El País affiche même sa photo à la une de son site, sur la base d'une mauvaise information diffusée par la Guardia Civil. A l'origine de la confusion, le passeport de Driss Oukabir retrouvé dans la fourgonnette abandonnée sur les Ramblas. Arrêté quelques heures plus tard à Ripoll, à 100 kilomètres au nord de Barcelone, l'aîné des Oukabir affirme que son cadet lui a dérobé ses papiers. Vendredi soir, il était néanmoins toujours en garde à vue.

Les Mossos d’Esquadra tentent depuis de retracer la folle cavale de Moussa Oukadir. Lorsqu’il quitte sa fourgonnette enfoncée par les impacts au niveau du métro Liceu, le terroriste disparaît dans le centre-ville de Barcelone. Vingt minutes plus tard, à 17 h 30, une voiture force un barrage de police, fauchant deux agents, à la sortie ouest de la ville, sur l’avenue Diagonal. Le propriétaire du véhicule, de nationalité espagnole, est retrouvé mort 2 kilomètres plus loin, à Sant Just Desvern, au volant de sa Ford Focus. Le car-jacking et l’assassinat sont-ils le fait de Moussa Oukadir ? La police catalane refusait toujours d’établir un lien vendredi.

Les corps à peine évacués des Ramblas, l’horreur reprend 120 kilomètres plus au sud, à Cambrils, station balnéaire de 35 000 habitants. Vers minuit, une Audi A3 percute des piétons sur le bord de mer. Plusieurs rues de la commune sont barrées et les touristes confinés dans des restaurants et des lieux de divertissement. D’après un porte-parole du gouvernement régional, la voiture des terroristes finit par heurter un véhicule des Mossos d’Esquadra. Une fusillade s’engage, les cinq terroristes sont abattus. Surprise, Moussa Oukadir se trouve parmi eux. Deux autres assaillants sont identifiés : Said Aalla, 18 ans, et Mohamed Hychami, 24 ans. Selon les premières constatations, certains étaient équipés d’armes blanches et de fausses ceintures explosives.

L’EI a revendiqué le premier attentat, celui des Ramblas, via un communiqué diffusé par son agence de propagande Amaq, et relayé par le centre américain de surveillance des sites jihadistes, Site, avant de revendiquer l'attaque de Cambrils samedi matin. Les investigations se concentraient vendredi soir sur les communes de Ripoll et Ribes de Freser (près de Girone), où la plupart des membres de la cellule résideraient. En tout, quatre supposés complices ont été interpellés. Mais un dernier était toujours recherché samedi matin : Younes Abouyaaqoub, né à Mrirt, au Maroc.

700 personnes incarcérées

En juin, la CIA avait averti l'Espagne que des attentats risquaient de survenir à Barcelone, ancrage historique du jihadisme espagnol, au même titre que Madrid et les enclaves de Ceuta et Melilla. Sur son blog, hébergé par Lemonde.fr, l'historien Jean-Pierre Filiu rappelait, en avril 2015, que les Mossos d'Esquadra avaient procédé à onze arrestations dans les environs de Barcelone. La cellule comportait six convertis, cinq de nationalité espagnole et un Paraguayen. Le coup de filet était lié à l'interpellation, cinq mois plus tôt, en Bulgarie, de trois jihadistes sur le chemin du califat autoproclamé de l'EI. Trait d'union entre l'Europe occidentale et le Maghreb, Barcelone constitue a minima une base arrière logistique où les réseaux jihadistes s'entrecroisent. Les cellules, polymorphes, s'y recomposent au gré des départs et des retours d'Irak et de Syrie.

Jusqu’ici, la lutte antiterroriste espagnole s’illustrait pourtant par des résultats probants. Depuis 2004, 700 personnes ont été incarcérées et des centaines ont été expulsées du territoire pour dix ans. Et seuls 150 ressortissants espagnols sont partis combattre en Irak et en Syrie.

Vendredi, la France a annoncé renforcer ses contrôles à la frontière espagnole. Le parquet antiterroriste de Paris, du fait de la présence de victimes françaises sur les Ramblas - le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a fait état de 28 blessés, dont 11 grièvement - a ouvert une enquête. Les investigations ont été confiées à la Direction générale de la sécurité intérieure et à la Sous-direction antiterroriste de la police judiciaire.

Dans la même rubrique