Il n'a pas fallu attendre le référendum illégal d'autodétermination du 1er octobre pour que la situation s'envenime gravement entre le pouvoir central et les autorités séparatistes de Catalogne. Au terme d'une opération policière sans précédent depuis la fin du franquisme, la justice espagnole a interpellé mercredi treize dirigeants indépendantistes, tous des membres du «Govern», l'exécutif régional catalan. Parmi eux se trouve notamment le bras droit d'Oriol Junqueras, ministre catalan de l'Economie et l'un des deux leaders du processus sécessionniste.
Sur plainte du gouvernement de Mariano Rajoy, pour qui cette «dérive séparatiste est anticonstitutionnelle», les forces de l'ordre ont ainsi cherché à dissoudre le noyau dur de la rébellion - ceux qui, depuis des mois, ont mis en place le dispositif d'une consultation devant échapper à la vigilance de Madrid. La garde civile a également mené 22 perquisitions dans divers ministères régionaux à Barcelone, et notamment celui de l'Economie, en guerre ouverte contre le ministère des Finances national. Des milliers de Catalans ont aussitôt manifesté leur rejet dans les rues de Barcelone devant les édifices concernés, au cri de «nous voterons pour obtenir la liberté».
Depuis la capitale, le conservateur Mariano Rajoy a justifié cette action policière : «Cela a été ordonné sur décision des juges afin que la légalité soit respectée.» Le 7 septembre, grâce à leur courte majorité au Parlement autonome, les séparatistes avaient approuvé une législation les autorisant à organiser le référendum du 1er octobre, et à mettre en place les structures d'une «future République indépendante de Catalogne». Ce vote avait été considéré par Madrid comme une «attaque à la démocratie».
«Droits fondamentaux»
Dans la foulée du coup de force policier, le chef de l'exécutif séparatiste, Carles Puigdemont, a accusé le pouvoir central d'avoir imposé «un état d'urgence» et de suspendre «de facto l'autonomie de la Catalogne». Selon lui, le gouvernement de Mariano Rajoy serait «totalitaire» et violerait «les droits fondamentaux». «C'est une situation très grave», a renchéri la présidente du Parlement catalan, Carme Forcadell, qui fait l'objet d'une enquête judiciaire pour désobéissance, au même titre que l'ensemble du gouvernement de Carles Puigdemont.
Le mécontentement qui s'exprime dans les rues barcelonaises pourrait avoir des conséquences imprévisibles. Surtout que la colère des sécessionnistes, estimés à près de 50 % des 7,5 millions de Catalans par les sondages, a déjà été attisée par Madrid, qui verrouille désormais pleinement la région sur le plan financier. L'économie catalane a en effet été mise sous tutelle de l'Etat au début de la semaine, toujours sur ordre des juges du Tribunal constitutionnel, après qu'Oriol Junqueras a refusé d'envoyer à Madrid les justificatifs de ses dépenses.
Or le pouvoir central est convaincu qu'une partie des caisses régionales sert à financer l'organisation du référendum de la discorde. La garde civile a déjà mis la main sur 1,5 million de tracts, enveloppes ou affiches électorales. C'est aussi le sens des perquisitions policières dans les ministères à Barcelone : prendre le contrôle des fichiers informatiques liés à la consultation du 1er octobre. Les fonctionnaires catalans tremblent : si la «désobéissance» perdure, Madrid a menacé de ne plus verser leurs salaires.
Cette attitude, que beaucoup perçoivent comme une vague répressive, cause de graves divisions au sein du pays et de la classe politique nationale.
Atmosphère d’incertitude
Si Rajoy est soutenu par les centristes libéraux de Ciudadanos, le Parti socialiste n'approuve qu'à moitié la stratégie, appelant à une «révision constitutionnelle» afin de trouver une issue à cette crise majeure. Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, s'est, lui, insurgé contre cette politique du bâton : «Je ne veux pas qu'il y ait des prisonniers politiques en Espagne alors qu'un parti politique corrompu parasite les institutions», a-t-il dit, faisant référence aux affaires qui éclaboussent la formation de Mariano Rajoy. Quant à la maire de Barcelone, Ada Colau, une proche de Podemos qui maintient une certaine neutralité vis-à-vis du référendum, elle a qualifié les perquisitions et les arrestations de «scandale démocratique».
Une atmosphère d'incertitude règne. Si bien que, pour ne rassurer personne et afin de mobiliser pleinement les forces de l'ordre, le gouvernement central est allé jusqu'à geler les vacances des gardes civiles et des policiers nationaux. «Jusqu'à nouvel ordre.»




