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Interview

Catalogne : «Dans un divorce, on ne sait pas toujours pourquoi on se sépare»

ParFrançois Musseau
(à Madrid)
Publié le 25/09/2017 à 20h46

Raphael Minder est le correspondant du New York Times en Espagne et au Portugal depuis 2010. Il est l'auteur de The Struggle for Catalonia («la lutte pour la Catalogne»), ouvrage salué dans tout le pays.

D’où vient l’idée de votre livre ?

Le projet débute en 2015, à la demande d’un éditeur de Londres ayant lu mes reportages. Il voulait savoir si la Catalogne rentrait dans le même genre de schéma que l’Ecosse, qui venait d’organiser un référendum d’indépendance. Mon propos a été de comprendre pourquoi, dans une Europe démocratique et en paix, certaines personnes trouvent nécessaire de redéfinir leur identité, au point peut-être de créer de nouveaux Etats. A l’échelle européenne, la question est de savoir si nous allons vers plus d’union, ou plus de fragmentation. L’exemple de la Catalogne m’intéresse beaucoup à ce titre. Il y a là une dimension «glocale», c’est-à-dire à la fois globale et locale, où les gens se sentent perdus, orphelins de points de référence et déconnectés de leurs élites, qu’elles soient financières ou politiques.

Vous avez interviewé 300 personnes… Que se dégage-t-il de ce travail ?

Il se dégage l’idée qu’un débat en noir et blanc, de plus en plus radical, oblige les gens à se positionner, alors que leur point de départ est nuancé, ambivalent, et même contradictoire. Il est aussi clair que des événements externes influencent fortement la pensée et les sentiments. Par exemple, ma visite à Perpignan et alentour, durant l’été 2016, a coïncidé avec la réforme des régions de France où le nouveau nom Occitanie a soulevé un débat sur l’identité catalane de façon spontanée et souvent passionnelle.

Comment expliquer cette volonté croissante de se séparer de l’Espagne cette dernière décennie ?

On est passé de 20 % à 50 % de séparatistes… On entend des opinions différentes sur l’origine du divorce. Certains s’appuient sur l’année 2010 et la décision du Tribunal constitutionnel espagnol de rejeter en partie le nouveau statut d’autonomie régionale, approuvé par le Parlement. Cette décision a remis en cause, pour beaucoup de Catalans, la légitimité des institutions judiciaires espagnoles, ce qui explique en partie les arguments actuels des séparatistes, qui ne reconnaissent plus aucune décision constitutionnelle émise depuis Madrid.

Cela dit, le divorce n’aurait pas pris une telle ampleur sans la crise financière, qui trouve son apogée en Espagne avec le sauvetage bancaire de  juin 2012. Soit trois mois exactement avant la première grande manifestation d’indépendance du 11 septembre 2012, et l’échec catalan en termes de demande d’améliorations fiscales. A partir de ce moment-là, pour beaucoup de Catalans, l’indépendance devient le seul projet de changement positif et d’espérance.

Dans votre livre, le facteur émotionnel apparaît crucial. Pourquoi ?

Ma sœur est juge. Elle m’a souvent dit que dans les cas de divorce, on ne sait pas toujours pourquoi on se sépare. Le couple est en effet incapable d’expliquer vraiment les raisons de sa séparation, mais il est absolument déterminé à la mettre en pratique. En Catalogne, j’ai rencontré beaucoup de personnes incapables de fournir des arguments rationnels à leur détachement, voire leur dégoût, pour tout ce qui vient de Madrid. Une grande partie du problème est que les émotions sont souvent plus difficiles à contrôler ou à atténuer que les arguments. Dans mes entretiens, je posais toujours cette question : en quoi votre vie quotidienne changera-t-elle dans un futur Etat catalan indépendant ? Le plus souvent, on ne savait pas quoi me répondre.

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