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Libération
Centenaire d'octobre 2017

En Russie, l’impossible mémoire

Cent ans après le renversement du tsarisme, les Russes entretiennent un rapport compliqué, fait de tabous et de théâtralisation, à la révolution qui a bouleversé leur histoire nationale et inauguré un siècle de régime communiste.

Fragment de statue de Lénine dans l’installation Let’s Put Lenin’s Head Back Together Again de Yevgenia Belorusets, à Kiev en 2016. (Photo Niels Ackermann. Lundi 13)
Publié le 20/10/2017 à 17h36

Une longue file piétine depuis le petit matin aux abords du mausolée de Lénine sur la place Rouge. En ce 22 avril 2017, jour anniversaire de la naissance du père de la révolution russe, un insolite cortège de retraités nostalgiques en bérets surannés munis d’œillets rouges, jeunes enthousiastes à la mémoire courte ou touristes curieux, s’avance dans un silence solennel. Rappelant l’interminable serpentin de l’époque soviétique, quand la visite du sanctuaire communiste, étape obligatoire de tout visiteur de la capitale, était même inscrite au programme scolaire.

Un militant agite un grand drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau et harangue la foule qui s'amasse devant le monument de granit noir, gardé par une immuable sentinelle. «Mes chers amis, cette année n'est pas une simple année pour nous. C'est l'année du centenaire de la grande révolution russe grâce à laquelle notre pays est connu dans le monde entier. Nous nous trouvons au pied du tombeau du fondateur de notre patrie, de la fédération de Russie, de la première république des Soviets au monde : Vladimir Ilitch Lénine. C'est l'homme qui a posé les bases de ce qui inspire aujourd'hui encore de nombreux peuples du monde entier pour mener une lutte de libération nationale, au nom d'un meilleur avenir pour l'humanité.» Ce discours un rien naphtaliné rebondit sur les pavés humides de la place Rouge, les promeneurs s'arrêtent le temps d'un selfie, les passants pressent le pas pour échapper à la pluie.

Année matrice

En 2017, les défilés aux couleurs communistes n'éveillent plus grand intérêt. Mais de février à octobre, en cette année de centenaire d'une révolution qui a bouleversé l'histoire russe et mondiale, ils auront été les seuls, ou presque, à revendiquer l'importance de l'anniversaire. N'ayant toujours pas repensé en profondeur et de manière critique leur douloureux XXe siècle, les Russes entretiennent un rapport tourmenté à 1917.

Cent ans après la révolution bolchevique, un quart de siècle après la fin du régime communiste, le paysage physique et mental des Russes demeure saturé de vestiges de ces soixante-dix années qui ont vu l’avènement et la chute du seul empire qui, de toute l’histoire, n’aura pas eu de nom propre, mais pour intitulé un principe général et abstrait. Le PC n’est plus qu’une force politique secondaire et l’économie de marché a définitivement transformé la société russe, mais de Kaliningrad à Vladivostok, des statues de Lénine continuent de diriger le regard vers un avenir radieux, noyé dans la modernité capitaliste.

1917, cette année matrice, reste elle-même peu ou mal connue dans son exact déroulement en dehors des cercles savants et intellectuels. Comblant le vide historiographique, la mémoire collective en retient l'imagerie que la propagande a instaurée dès la fin des années 20 : la grande révolution du prolétariat, emmené par le parti, guidé par Lénine, a piétiné l'oppression millénaire des puissants dans une glorieuse préfiguration de la lutte finale. La guerre, l'émeute, le putsch, le sac, le régicide et autres épisodes sombres ont été bannis. De même qu'octobre a effacé février 1917. «C'est la mise en scène d'Eisenstein dans Octobre qui a servi de principal "document" pour forger les représentations, explique le sociologue et directeur du Centre analytique Levada, Lev Goudkov. Ce qui reste dans la mémoire, ce n'est pas un souvenir vivant des événements, mais une image théâtralisée, de nombreuses fois réinterprétée et falsifiée. C'est la même chose dans la conscience collective, ce que montrent nos études et sondages : les traces sont tellement infimes et indirectes, des éclats de films, de réminiscences littéraires, des illustrations de livres pour enfants, que l'on voyait depuis la maternelle, l'école, le Komsomol [organisation de la jeunesse communiste, ndlr].»

«Héros des deux côtés»

La Russie, pourtant friande d’anniversaires et de jubilés, n’était pas préparée à célébrer le centenaire. Ni le pouvoir, qui préside à la mémoire officielle, ni la société, qui porte la mémoire populaire, n’avaient tranché. Malgré les tentatives de divers conseillers de la présidence, députés de la Douma et fonctionnaires de l’Education nationale, il n’existe pas, à ce jour, de version officielle et encore moins de vision arrêtée, validée, plus ou moins consensuelle qui ferait histoire. Ni des événements pour ce qu’ils ont été ni des leçons qu’il faut en tirer.

Que faut-il commémorer au juste ? 1917, c’est aussi bien la mort brutale dans le sang d’un royaume dévot que la naissance laborieuse dans les larmes d’une puissance moderne ; la fin d’une monarchie anachroniquement autoritaire et le début d’une dictature totalitaire inouïe ; l’abolition des derniers privilèges et l’apparition des premiers camps. En bref, la libération du prolétariat et l’aliénation du peuple. Lénine gît toujours à cercueil ouvert au cœur de Moscou et le dernier tsar de Russie, Nicolas II, qu’il a donné l’ordre d’exécuter, a été élevé au rang de saint martyr et fait l’objet d’un culte presque fanatique.

Vladimir Poutine, lui, a choisi d'appeler à la «réconciliation en vue du renforcement de la sphère publique». Comme s'empresse de le rappeler le vice-ministre de la Culture, Vladimir Aristarkhov : «Ce n'est pas l'occasion de chercher des coupables, mais un moment où nous devons tirer des leçons du passé et atteindre une réconciliation, tout d'abord avec nous-mêmes. Ceux qui se sont battus de part et d'autres des barricades sont morts depuis longtemps. C'étaient des héros des deux côtés, qui ont lutté sincèrement pour leurs idéaux, pour les intérêts de la Russie, chacun à sa façon.»

Sauf que les descendants de ces ennemis d'il y a cent ans ont porté, un siècle durant, des mémoires antagoniques. Georges Ossorguine, fils d'un officier de l'armée tsariste fusillé dans un goulag, a grandi en détestant le régime bolchevique, synonyme de ruine, d'exode et d'extermination pour sa famille et sa caste. Renée Armand, petite-fille d'Inès Armand, la révolutionnaire amie de Lénine, a reçu en héritage un profond respect pour le père d'«octobre rouge», ce grand tournant qui, en la dépossédant de tout, a permis à la famille bourgeoise de son aïeule de produire des artistes et des savants, plutôt que des tisserands (lire les portraits ci-contre).

Consensus simpliste

En réalité, c'est un appel à l'oubli que lance le chef de l'Etat russe : ne remuons pas le souvenir, ne ranimons pas la meurtrissure. Ce que le sociologue Lev Goudkov dénonce comme une entreprise hégémonique : «Par là même, le pouvoir se dédouane, tout en monopolisant le droit de produire un discours unique sur le passé, et par conséquent le présent et l'avenir.» Au lieu de saisir l'occasion de l'anniversaire pour engager un débat et une révision de fond, pour dénombrer les séquelles laissées par sept décennies de terreur, pour prévenir les méfaits de l'historiographie sélective, les élites politiques préfèrent se réfugier derrière un consensus simpliste : il faut désamorcer le fait de la révolution. Car il n'en va pas seulement d'un souvenir embarrassant, d'une mémoire clivante, mais aussi et surtout d'un concept nocif et toujours actif. Pour preuve, selon le Kremlin, les insurrections qui ont secoué de leurs couleurs les anciennes républiques soviétiques depuis 2003, rose en Géorgie, orange en Ukraine, jaune tulipe au Kirghizistan et ce, jusqu'à l'Euromaidan de Kiev, en 2013-2014. Devenu synonyme de la destruction de l'ordre établi, de la déposition de dirigeants légitimes par une foule manipulée, depuis l'étranger, par l'ennemi extérieur et se faisant elle-même l'ennemi intérieur, le mot «révolution» est désormais tabou dans la Russie de Vladimir Poutine, institué en incarnation de la stabilité. Aussi commémorer 1917 tourne-t-il au problème insoluble.

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