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Georges Ossorguine, fils de «Russes blancs» «Un traumatisme enfoui dans les souvenirs de nos grands-parents»

ParVeronika Dorman
(à Moscou)
Publié le 20/10/2017 à 17h36

«J'ai un passeport français, je suis né en France, mais mon âme est russe»,

résume Georges Ossorguine. A 53 ans, cet homme d’affaires qui a grandi à Clamart (Hauts-de-Seine), dans une famille de «Russes blancs» émigrés au lendemain de la révolution de 1917, vit et travaille depuis douze ans à Moscou. Dans son appartement très cossu d’expatrié, Georges collectionne gravures et tableaux de maîtres, mais aussi objets traditionnels russes. Aux murs, les portraits de ses enfants se mêlent à ceux des membres de la famille impériale. Un visage récurrent : celui de son grand-père, Georges Ossorguine, capitaine de régiment des grenadiers de l’armée impériale, arrêté en 1921 puis en 1925, et fusillé en 1929 aux Solovki, un monastère devenu le premier des goulags soviétiques. Aîné de sa fratrie, Georges a hérité du prénom de son aïeul et des archives familiales. Il conserve précieusement les lettres que son grand-père écrivait à sa grand-mère depuis le camp. En quittant la Russie en 1931, c’est l’une des rares choses que la veuve avait emportées dans son baluchon. Aujourd’hui, le petit-fils se réapproprie cette histoire familiale, qui est aussi celle de tout un pays.

Pour les Ossorguine, comme pour toute une partie de la société russe qui s'est retrouvée du mauvais côté des barricades, la «grande révolution prolétarienne» fut le début d'un calvaire. Les nouveaux «ennemis du peuple» - aristocrates, bourgeois, intellectuels, clergé, artistes, paysans - ont pris le chemin des bagnes soviétiques ou de l'exil. Quelque 2,5 millions de personnes ont quitté le pays. A l'instar de Georges, les descendants de cette «première vague» de l'émigration russe (il y en aura une deuxième pendant la Seconde Guerre, et une troisième dans les années 70), qu'ils se soient retrouvés en France, en Mandchourie ou en Argentine (comme Xenia, son épouse), grandissent dans un univers confiné tissé de tradition prérévolutionnaire, loyauté au dernier tsar de Russie, foi orthodoxe et haine du communisme. En parlant et en mangeant russe. «Le sujet était totalement tabou à la maison, on ne parlait jamais de 1917, se souvient Georges. Nos arrière-grands-parents et grands-parents ont vécu un moment tellement difficile, ils ont souhaité nous protéger de ce traumatisme qu'ils ont enfoui dans leur mémoire.» Le livre d'histoire utilisé à «l'école russe», des cours du mercredi organisés par les paroisses orthodoxes, principal vecteur culturel et identitaire pour les émigrés, s'arrête en 1916. Après, plus rien. Ou plutôt, plus de Russie. «C'était devenu un pays communiste peuplé de mauvais bolcheviks, on en avait une image très embrumée, mystérieuse» , raconte Georges, qui finira par découvrir l'histoire de la révolution dans les manuels scolaires français.

Au-delà de l'opportunité professionnelle et de la possibilité de renouer avec ses origines, l'installation en Russie est, pour Georges, un moyen de conjurer la rupture, de réconcilier les deux Russie, celle qui fut rouge pendant sept décennies et celle que lui et les siens ont tenté de préserver dans l'exil. Mais il refuse de rester otage d'une nostalgie amère et veut vivre la Russie d'aujourd'hui pour ce qu'elle est, pour le meilleur et pour le pire. «Je n'ai rien à pardonner. Je ne suis pas revenu en Russie pour exiger quoi que ce soit, mais pour continuer à développer ce qui m'a été transmis par ma famille», assure-t-il, en refusant de se prononcer clairement sur le régime actuel et ses tergiversations sur la mémoire de la révolution et des répressions qu'elle a engendrées. Il regrette aussi l'image négative que la Russie se coltine à l'étranger. Cependant, l'idée de «réconciliation», choisie comme concept clé pour le centenaire par Vladimir Poutine, le fait tiquer. «On ne peut pas tout mélanger, les morts de la guerre, les déportés, les prisonniers du Goulag, s'enflamme-t-il. On ne peut pas dire "tu étais rouge, j'étais blanc, c'est pas grave, on oublie". C'est beaucoup plus compliqué, et il doit y avoir une prise de conscience et un mea culpa.»

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