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Libération

Renée Armand, descendante de révolutionnaires «1917 était une bonne chose, et même une chance»

ParVeronika Dorman
(à Moscou)
Publié le 20/10/2017 à 17h36

S'abritant sous un parapluie rouge, une petite femme ronde longe la muraille rousse du Kremlin. Elle s'arrête devant l'une des tombes de la nécropole, qui abrite depuis 1917 les héros de la révolution russe et les plus grandes personnalités de l'URSS. Sur la plaque de granit noir brillent des lettres dorées : Inès Armand. Née Elisabeth Pécheux d'Herbenville, en 1874 à Paris, Inès a été une proche collaboratrice et, selon une tenace légende, maîtresse de Lénine. «C'est l'une de premières à avoir été enterrée ici avec les honneurs», explique avec fierté Renée Armand, la petite-nièce de la grande dame bolchevique. Elle réfute avec véhémence le «ragot» de la relation extraconjugale «dont il n'existe pas de preuves», emboîtant ainsi le pas à l'hagiographie communiste qui a toujours dissimulé la possible dimension amoureuse de cette grande amitié révolutionnaire, pour ne pas ternir l'image du leader du prolétariat.

Ecrivaine, journaliste, documentariste, Renée Armand, née à Moscou peu avant la Seconde Guerre mondiale, porte le nom de sa grand-mère, la sœur d'Inès ; elle est une passionnée d'histoire, la grande et la petite, celle de son pays et surtout celle de sa famille. Issus de la bourgeoisie, les Armand, de prospères fabricants de textile, ont tout perdu en 1917. Leurs usines à Pouchkino, une ville voisine de Moscou, ont été nationalisées, les propriétés confisquées. Mais c'est un sentiment de reconnaissance qui a été transmis de génération en génération : «Tous les membres de la famille disaient que la révolution était une bonne chose. Pour leurs destins personnels, c'était même une chance. Sans ça, ils auraient tous fini dans le textile. Mais ils sont devenus scientifiques, peintres, écrivains, réalisateurs de cinéma… Je n'ai jamais entendu personne de ma famille dire : "Ah, quelle horreur, on nous a tout pris !" Mon père, qui s'est battu du côté des rouges pendant la guerre civile, disait : "Dieu soit loué !"» raconte Renée, en triant des photos jaunies de Pavel Armand, son père, considéré comme le pionnier du cinéma letton.

Les trois mots qui lui viennent à l'esprit quand elle pense à la révolution russe sont «jubilation», «illusions» et «sauvagerie». Elle endosse le mythe d'une révolution sociale, juste et libératrice : «Les bolcheviks n'étaient pas des radicaux, mais les seuls démocrates dans toute cette histoire, parce qu'ils ont été les seuls à s'appuyer sur les désirs et les besoins du peuple, des ouvriers et des paysans, à parler leur langage, et c'est pourquoi ils ont bénéficié d'un soutien colossal, et c'est aussi pourquoi les rouges ont gagné la guerre civile», dit-elle, résumant de manière un peu approximative le bouleversement de 1917. Elle trouve sans difficulté des excuses au communisme, dévoyé par les successeurs des premiers révolutionnaires. Chez elle, on était convaincu «que les répressions n'auraient jamais eu lieu sous Lénine», en oubliant que le leader bolchevique fut à l'origine du communisme de guerre et de la terreur comme moyen de gouvernance. Mais pour Renée, qui allie sans y voir de contradiction nostalgie pour l'URSS et bigoterie orthodoxe, le seul rôle néfaste de Lénine est d'avoir créé les conditions ayant rendu possible la violence : «En imposant l'athéisme au peuple, c'est comme si Lénine lui avait donné l'autorisation de commettre tous les crimes possibles. Il n'y avait plus de dieu, et donc plus rien à craindre.» A l'instar de plusieurs générations de Soviétiques qui ont vu l'URSS s'écrouler, Renée Armand se sent orpheline : «Même si on manquait de certains biens - on n'avait pas de voiture, on vivait dans un appartement communautaire -, on avait une vraie dignité intérieure.» Et malgré la suppression du calendrier de la fête du 7 novembre (le 25 octobre dans le calendrier julien, en vigueur en Russie jusqu'en 1918), Renée continue de célébrer l'anniversaire : «La génération de nos parents et, par conséquent, notre génération n'ont jamais changé d'avis sur l'importance de ce jour. Le 7 novembre, on met la table, on fait une salade Olivier, on sort une bouteille de vodka, et on boit à la grande révolution socialiste d'octobre.»

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