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Analyse

Madrid-Barcelone : la tutelle à tue-tête

Après le déclenchement par Mariano Rajoy de l’article 155, qui confisque les prérogatives du Parlement catalan, les deux camps se défient plus que jamais. La réaction de Carles Puigdemont d’ici vendredi peut tout faire basculer.

Carles Puigdemont (au centre) et des membres de son gouvernement, lors de la manifestation du 21 octobre à Barcelone. (Photo Paolo Verzone. VU)
ParFrançois Musseau
Correspondant à Madrid
Publié le 22/10/2017 à 20h26

Un cycle historique se termine. Quarante ans après la légalisation de la «Generalitat» (l'exécutif de Catalogne), que le franquisme avait réduite à néant en 1939, voici que cette même institution est sur le point d'être mise sous tutelle par Madrid. Sauf énorme surprise - à savoir que les séparatistes au pouvoir régional convoquent des législatives anticipées -, la Catalogne sera dès samedi pilotée par l'administration dirigée par le conservateur Mariano Rajoy. Une véritable humiliation pour l'immense majorité des 7,5 millions de Catalans, séparatistes ou non, lesquels ont toujours associé la «Generalitat» au symbole par excellence d'une certaine souveraineté. «Notre exécutif tel que nous l'avons connu ces quarante dernières années est en danger de mort. Nous nous trouvons face à un changement vertigineux de la politique espagnole, qui dépasse largement le cadre catalan», éditorialisait dimanche La Vanguardia, le quotidien de référence de cette prospère région. Une région désormais sur une faille sismique, sur le plan politique (l'imminente mainmise des institutions par le pouvoir central), ou économique (devant le spectre de l'indépendance, 1 200 entreprises ont déjà délocalisé leur siège social, et l'activité est en chute libre).

Poker menteur

Après l'annonce musclée de Mariano Rajoy, samedi, au terme d'un Conseil des ministres extraordinaire, selon laquelle «tout le poids de la loi va tomber sur les sécessionnistes ayant brisé la légalité», la Catalogne vit donc une situation d'exception. L'article 155, que le Sénat sera chargé d'orchestrer, n'a encore jamais été utilisé au cours des quatre décennies de démocratie espagnole. Il suppose la mainmise totale des autorités centrales sur une région «rebelle». Le chef de l'exécutif, Carles Puigdemont, sera destitué, ainsi que ses treize consejeros (les ministres régionaux). La souveraineté financière, déjà tronquée, sera étouffée. Le Parlement sera muselé. Les quelque 17 000 policiers autonomes seront placés sous la férule du ministère de l'Intérieur. Les médias publics (surtout TV3 et Catalunya Ràdio) seront pilotés par Madrid… Une ironie aux accents dramatiques, alors même qu'en Catalogne le Parti populaire de Mariano Rajoy est une formation résiduelle, avec à peine 8,5 % des votants. «Avec cette démonstration de force, ironise le journaliste Ignacio Escolar sur le site Eldiario.es, la droite constitutionnaliste va gouverner cette région ultranationaliste à la majorité absolue. Sérieusement, une intervention aussi complète et aussi autoritariste de Rajoy ne se justifiait pas.»

Après des semaines de poker menteur - et d'atermoiements - entre Madrid et Barcelone, la situation s'est décantée. Et n'a jamais été aussi dangereuse. Au point que, sur les plateaux télé ou sur plusieurs ondes radiophoniques, l'hypothèse d'affrontements civils est constante. Omniprésente, aussi, la référence au «23-F», pour le 23 février 1981, lorsque le lieutenant-colonel Tejero, un nostalgique de Franco, avait vidé son chargeur dans la Chambre basse du Parlement de Madrid. Un coup d'Etat avorté qui a laissé des traces dans les consciences et qui symbolise ici toute situation «au bord du gouffre». Même si la conjoncture n'a aujourd'hui rien à voir, les deux camps ennemis se qualifient l'un l'autre de «putschistes». Pour les «constitutionnalistes» autour de Rajoy, auquel se sont ralliés les socialistes et les centristes de Ciudadanos, le «coup d'Etat» est le fait des sécessionnistes. N'ont-ils pas approuvé, les 6 et 7 septembre, au Parlement de Barcelone, des législations «illégales» autorisant le référendum interdit du 1er octobre et une transition vers une indépendance souhaitée. A l'inverse, aux yeux des «séparatistes», le «coup d'Etat» a été accompli par Rajoy samedi, lorsqu'il a annoncé le recours à l'article 155 et la mise sous tutelle de la Catalogne.

«Léviathan»

Voilà qui renforce un peu plus l'extrême polarisation des forces en présence. Et ce, en bonne partie à cause de la puissance des symboles. Et des réminiscences. Les sécessionnistes catalans, par exemple, martèlent que c'est un retour pur et dur aux méthodes franquistes d'«abolition de la démocratie». «Dans les consciences, note l'analyste Rubén Amón, l'article 155 est un recours nucléaire, une expression dramatique de l'histoire contemporaine de l'Espagne. Une sorte de Léviathan.»

La situation est d'autant plus précaire que, de l'avis général - même les Populares de Rajoy l'admettent -, il va être très difficile de mettre sous tutelle une région où l'Etat est faible et dont les prérogatives sont parmi les plus importantes d'Europe. Pour une bonne part des 7,5 millions de Catalans, poursuit Rubén Amón, l'application de l'article 155 «va s'apparenter à une forme d'occupation dans un territoire hostile, réfractaire, et cette occupation risque fort de favoriser l'épique d'une résistance catalane».

De fait, d'immenses manifestations de protestation ont été annoncées cette semaine. Déjà, des sources séparatistes font état de très probables dissidences de hauts fonctionnaires catalans. Plus que jamais, la balle est dans le camp de Carles Puigdemont. S'il dissout le Parlement de Barcelone d'ici vendredi, et convoque des législatives anticipées, Madrid désactivera immédiatement le «155» et le pire sera évité. Si, au contraire, comme cela semble se dessiner, il déclare l'indépendance, même symbolique, au cours de la session parlementaire qu'il a annoncée pour «répondre à l'attaque de Madrid», le pays entrera dans une zone de turbulences aux imprévisibles conséquences.

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