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Histoire

En Allemagne, un Bundestag bousculé par l’arrivée de l’AfD

ParJohanna Luyssen
(à Berlin)
Publié le 24/10/2017 à 20h06

L'histoire retiendra peut-être qu'il était 11 h 32 mardi lorsque le premier député AfD a pris la parole au Bundestag. L'histoire retiendra peut-être aussi qu'en quelques minutes, cet élu d'extrême droite, Bernd Baumann, a réussi à caser le nom d'Hermann Göring, ancien président nazi du Reichstag. Il protestait ainsi contre une nouvelle règle érigée à la hâte afin d'empêcher qu'un député AfD ne prononce le discours d'ouverture de la session. En effet, cette tâche revient traditionnellement au doyen de l'Assemblée, en l'occurrence un député d'extrême droite, Wolfgang von Gottfried, 77 ans. Mais, cet élu ayant délicatement qualifié l'Holocauste de «mythe», le Bundestag a changé ses règles.

Désormais le «doyen» n'est plus le député le plus âgé, mais celui élu depuis le plus longtemps : mardi, ce dernier était un élu FDP, Hermann Otto Solms. Ainsi Baumann a-t-il comparé cette manœuvre à celle de Göring et des nazis, qui avaient fait de même en 1933 mais, naturellement, pour des raisons diamétralement opposées. Le comble pour un parti qui compte en son sein une aile révisionniste particulièrement bruyante. Baumann a également annoncé l'avènement d'une «nouvelle ère».

Ainsi s'est ouverte mardi la première session du Parlement allemand, après des législatives aux résultats contrastés - les conservateurs d'Angela Merkel ont remporté ce scrutin, mais avec leur plus mauvais score depuis 1949. La chancelière doit composer avec l'irruption au Parlement de l'AfD, qui ne cesse de la vilipender en des termes glaçants - son vice-président, Alexander Gauland, ayant déclaré au soir des législatives qu'ils allaient tout faire pour la «traquer» («jagen» en allemand). Avec 12,6 % des voix, le parti anti-immigration a réalisé un score inédit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'arrivée de l'AfD met à jour les déchirements de la société allemande - entre riches et pauvres, entre Est et Ouest, entre accueil des réfugiés et xénophobie. Beaucoup attribuent la responsabilité de ce qui est arrivé à Angela Merkel. La droite conservatrice juge qu'elle a été trop centriste ; d'autres estiment qu'en écrasant l'opposition de gauche, elle a ouvert un boulevard politique à l'extrême droite. Ainsi, dans son discours, mardi matin, le parlementaire social-démocrate Carsten Schneider a-t-il accusé la chancelière d'être responsable de la situation actuelle : «Votre style politique, madame Merkel, est l'une des raisons pour lesquelles nous avons aujourd'hui un parti de droite populiste au Parlement.»

Dans son discours, le nouveau président du Bundestag, Wolfgang Schäuble, a déclaré que «personne ne représente à lui seul le peuple», opposant aux accents populistes de l'AfD les vertus du parlementarisme. Si on ajoute au débarquement de l'AfD un recul sur la parité, avec seulement 31 % de femmes députées contre 36,7 % lors de la dernière législature, on peut considérer que l'Allemagne entre dans une période politique que l'on peut qualifier d'«intéressante». Dans le sens de cette malédiction chinoise ironique qui dit en substance «puissiez-vous vivre une époque intéressante».

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