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Espagne

Catalogne, prochain arrêt : tutelle

Au terme d’une folle journée, le président indépendantiste, Carles Puigdemont, a renoncé à convoquer des élections, la dernière carte entre ses mains pour empêcher la suspension du statut d’autonomie de la région. Sanction que le Sénat espagnol devrait, sauf surprise, voter vendredi.

A Barcelone, après le discours du leader séparatiste catalan, Carles Puigdemont, jeudi. (Photo Santi Palacios. AP)
ParFrançois Musseau
correspondant à Madrid
Publié le 26/10/2017 à 20h56

Sauf coup de théâtre de dernière minute, l’application du si redouté article 155 de la Constitution espagnole - qui suppose la mise sous tutelle d’une région rebelle - sera votée vendredi soir par le Sénat à Madrid, et entrera en vigueur dès le lendemain matin en Catalogne. Au terme d’une folle journée de guerre des nerfs où l’ubuesque l’a disputé au cornélien, le leader séparatiste Carles Puigdemont a écarté jeudi la possibilité de convoquer des législatives anticipées.

«Démocratie responsable»

Devant la salle gothique du Palau de la Generalitat, le siège de l’exécutif catalan à Barcelone, il a ainsi solennellement contredit ses intentions exprimées dans la matinée en rejetant, comme à son habitude, la responsabilité de la mise sous tutelle sur les autorités centrales. Plus tôt dans la journée, en effet, à 13 h 30 puis à 14 h 30, le pays était suspendu à ses lèvres pour entendre la seule annonce qui pouvait stopper la machine punitive de l’article 155, un recours jamais utilisé en quarante ans de démocratie espagnole : l’annonce d’élections. Or, à la stupéfaction générale, Carles Puigdemont ne l’a pas fait. Cette option aurait sans aucun doute désamorcé immédiatement la grave crise institutionnelle entre Madrid et Barcelone, et signifié la suspension du mécanisme de mise sous tutelle, aux conséquences imprévisibles.

Le gouvernement Rajoy a aussitôt réagi par la voix de sa numéro 2, Soraya Sáenz de Santamaría : «En tant que démocratie responsable, nous ne pouvons pas faire autre chose qu'appliquer la loi dans toute sa rigueur.» Autrement dit : il n'y a plus d'obstacle à l'application de la prise de contrôle de la région par Madrid, sauf si, avant la réunion vendredi soir au Sénat, les autorités séparatistes changeaient radicalement d'avis.

Depuis le début de cette crise, a précisé le bras droit de Rajoy, «nous avons affaire à Barcelone à un exécutif déloyal et irresponsable». Dans cette interminable partie d'échecs dont l'issue est désormais imminente, les deux camps se rejettent mutuellement la responsabilité de l'aggravation de la situation.

Au cours de son discours très attendu, une déclaration qualifiée d'«historique» par tous les médias, Carles Puigdemont a pris soin de marteler que la culpabilité est entièrement celle du gouvernement conservateur de Rajoy : «J'ai épuisé toutes les voies de négociation et de dialogue avec les autorités de Madrid. Je me suis heurté à un comportement peu responsable du Parti populaire. […] Il n'y avait pas de garanties pour des élections.» Comprendre : j'étais prêt à recourir à une solution électorale pour apaiser les esprits, mais j'ai buté sur l'intransigeance de Madrid.

«Traître à la patrie»

A quelles garanties se réfère Puigdemont ? Le pouvoir central, soutenu par les socialistes, avait laissé entendre que si le séparatiste catalan acceptait des «législatives légales», l'article 155 serait suspendu. Or les sécessionnistes maintiennent une ambiguïté sur ces élections qui, aux yeux des plus radicaux, devraient revêtir un caractère «plébiscitaire» et «constituant» : si les indépendantistes remportaient les urnes, il faudrait déclarer l'indépendance. «En réalité, analyse Ignacio Escolar, du site Eldiario.es, Puigdemont a clairement menti. S'il n'a pas convoqué d'élections, c'est parce qu'une bonne partie de son camp le considérerait alors comme un "traître à la patrie" ; ainsi, pour trouver une issue à ce déshonneur inévitable, il a accusé Madrid d'être le responsable du blocage.» Dans le camp des «constitutionnalistes», seul le socialiste catalan Miquel Iceta se montrait optimiste : «Jusqu'à la dernière minute, la catastrophe peut être évitée.»

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