Si Donald Trump est plutôt matinal quand il s'agit de s'attaquer sur les réseaux sociaux aux enquêteurs du FBI, Benyamin Nétanyahou serait du genre nocturne quand il s'en prend à la police de son pays. Dans la nuit de mercredi à jeudi, aux alentours de minuit, le Premier ministre israélien a rédigé, sur sa page Facebook personnelle, un virulent message prenant à partie le chef de la police israélienne Roni Alsheikh. Nétanyahou réagissait à la diffusion sur une chaîne de télé publique d'une interview de ce dernier, dont les hommes traitent plusieurs affaires de corruption touchant à des degrés divers le leader israélien.
Le policier, figure rondelette portant moustache et kippa, y affirmait que des «forces très puissantes» avaient commissionné des détectives privés pour «renifler» autour des enquêteurs en charge de ces dossiers explosifs. À titre d'exemple, Alsheikh a laissé entendre que la récente démission de Roni Rittman, le chef de l'unité Lahav 433, le «FBI israélien», forcée par des accusations de harcèlement sexuel malgré le soutien indéfectible de sa hiérarchie, n'était pas sans lien avec son implication dans les investigations. «C'est ignoble de le voir répéter devant des journalistes cette théorie ridicule et fausse au sujet de Rittman, comme si le Premier ministre était quelque part impliqué dans l'orchestration d'une plainte pour harcèlement sexuel», a aussitôt contre-attaqué Nétanyahou.
«Champagne et cigare»
Selon plusieurs médias, les chefs des différentes unités en charge des investigations ont décidé à l’unanimité de recommander officiellement, dans les jours à venir, l’inculpation de Benyamin Nétanyahou dans au moins une des deux enquêtes le visant directement, soit celle dite du «champagne rosé et des cigares». Selon les éléments de l’enquête ayant abondamment fuité dans la presse, le Premier ministre et ses proches auraient reçu pour plusieurs dizaines de milliers de dollars de cadeaux de la part de milliardaires (et plus particulièrement d’un producteur hollywoodien et d’un homme d’affaires australien), en échange de diverses faveurs.
Cet hiver, des députés du Likoud proches de Nétanyahou avaient tenté de faire voter une loi visant à interdire à la police de rendre publiques ses recommandations, provoquant des manifestations de masse à Tel-Aviv et un rare recul de la coalition au pouvoir. L'affrontement entre Alsheikh et le chef du gouvernement avait pris un tour encore plus personnel quand les mêmes parlementaires ont essayé, dans le même élan, de faire approuver une baisse du salaire du chef de la police par la Knesset, sous prétexte que celui-ci est supérieur à celui du leader israélien…
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«Il n’y aura rien puisqu’il n’y a rien»
Pour Nétanyahou, les «insinuations délirantes» d'Alsheikh jettent une «ombre considérable» sur les recommandations à venir, lui qui répète tel un mantra à ce sujet «qu'il n'y aura rien puisqu'il n'y a rien». «N'importe qui d'honnête se demandera comment des gens qui tiennent des propos aussi délirants sur le Premier ministre peuvent objectivement enquêter sur lui et présenter des recommandations impartiales sur son compte», a-t-il insisté.
Pourtant nommé personnellement par Nétanyahou à son poste en lui faisant miroiter une promotion à la tête du Shabak (la toute-puissante agence de sécurité intérieure) à la fin de son mandat, Alsheikh semble avoir échappé à l’influence du Premier ministre. À l’inverse du procureur général Avichai Mandelblit, disent les contempteurs de «Bibi». Et c’est à cet ancien chef de cabinet de Nétanyahou, nommé à la Justice par ce dernier en 2013, que revient la décision finale d’inculper ou non le Premier ministre…
Le cercle rapproché du leader israélien a commencé à fourbir ses arguments dans le cas d'une pareille éventualité. Selon ces derniers, s'appuyant sur un jugement de la Cour suprême, l'inculpation d'un Premier ministre n'a pas à être suivie automatiquement de sa démission, à l'inverse de ses ministres. Sur un versant plus populiste, le chef de la coalition, le député Likoud David Amsalem, a accusé Alsheikh de fomenter un «coup d'Etat» policier, sous-entendant que «l'obsession» du premier flic d'Israël pour Nétanyahou l'avait empêché d'agir correctement pour prévenir les récents meurtres de deux rabbins en Cisjordanie occupée : «Il y a des gens qui sont assassinés dans la rue, mais ce qu'il y a de plus important pour lui, c'est de savoir si le Premier ministre a reçu des cigares!»
L'opposition n'est pas en reste. Pour le leader travailliste Avi Gabbay, en s'attaquant aussi frontalement au chef de la police, Nétanyahou «se comporte comme un criminel», là où Yaïr Lapid, le chef du parti centriste Yesh Atid, voit une «tentative désespérée d'un suspect qui utilise sa position de pouvoir pour mettre en péril l'Etat de droit en calomniant ceux qui nous protègent».




